Lors de la dernière séance de l’atelier d’écriture d’Hortense, nous avons eu droit à un sujet difficile :
« quand la mort vous raconte une histoire, vous avez intérêt à bien écouter ». Voici ce que cela m’a inspiré.
Emile avait 80 ans. On ne l’aurait pas dit en le voyant. Non pas qu’il ne les faisait pas, ses 80 ans. Mais simplement
parce qu’il n’est pas usuel, lorsque l’on rencontre un plus âgé que soi, de l’aborder en l’apostrophant d’un « Tiens, salut Emile, t’as bien 80 ans, non ? ». Une certaine forme de
politesse, héritée d’un temps passé où l’on apprenait encore les bonnes manières aux petits enfants, nous retient habituellement de ce genre d’intervention.
Emile avait l’habitude de se promener dans son quartier, tous les jours, de préférence le matin, quand les petits
commerces ouvraient leurs devantures, et que commençait à grandir cette animation bonne enfant et chaleureuse qui faisait de ce coin de rues un lieu où la vie était agréable, où l’on pouvait
marcher à une vitesse raisonnable, disons 3 m/s, et, pour autant, mettre plus d’une heure à parcourir une centaine de mètres, ce qui, pour quiconque a obtenu son certificat d’études, est le signe
évident d’une erreur dans l’énoncé du problème - car si V est la vitesse de celui qui marche, et T le temps que doit mettre la baignoire pour se vider, alors il est évident que le train qui vient
de Cholet ne pourra pas croiser celui en provenance de Montpellier à hauteur de Lyon. Preuve, donc, qu’il y a bien une erreur quelque part.
Celle-ci (nous parlons de l'erreur) étant ainsi caractérisée, il convient, pour s’inscrire dans la logique de ce récit, d’en préciser la nature ; et c’est dans les multiples interruptions de
la marche d’Emile que nous la débusquerons, à chaque fois qu’il croise Mme Georgette, la marchande de fleur, ou Léon, le cordonnier, ou encore la jeune et jolie Sophie, qui mène ses jumeaux à
l’école, ou enfin M. le Curé, qui se hâte en visite. C’est dans chacune de ces circonstances qu’une conversation s’entame, une conversation polie, qui ne dure jamais bien longtemps, et qui
commence par « Beau temps aujourd’hui ! » si d’aventures le soleil est déjà là, occupant nonchalamment la bande de bleu qui se découpe aux arrêtes des immeubles, ou alors qui
débute par un « Fichu brouillard », comme ce jour-ci, où nous suivons Emile dans sa promenade un peu hasardeuse, du coup, puisque le brouillard est plutôt dense. « A couper au
couteau ! » n’aurait pas manqué de déclarer Antoine, le vendeur de fruits et légumes, qui était supposé rencontrer Emile vers 8h43, si nos calculs avaient été justes. Mais force est de
constater que nous n’avons pas de chance avec les énoncés de problèmes, puisque là encore, il nous manque une donnée, qui pourrait expliquer pourquoi Emile, au lieu de suivre sa route habituelle,
s’est engouffré dans une ruelle qu’il ne connaissait pas, là, juste entre la boulangerie et la marchande de poisson. Pourtant, plus tard, quand le brouillard sera levé, et que les inspecteurs
essayeront de reconstituer les faits, il sera patent que cette ruelle n’existe pas. La boulangerie est au 9 de l’allée des sans soucis, et la poissonnerie est au 11. Et M. le Maire confirmera, à
l’aide le registre du cadastre qu’il aura déployé sur la grande table en bois de la mairie, devant le commissaire, les adjoints et les journalistes : « Vous voyer bien…le 9…le 11, et
entre les deux, rien ! »
Pourtant, il faut bien qu’il y ait eu quelque chose entre le 9 et le 11, ce jour là, pour qu’Emile emprunte un chemin sans retour. Et c’est bien dans la nature des gens, de nier ce genre
d’évidence, de s’obstiner à inventer des raisons qui démontrent que l’impossible ne peut pas avoir été. Ils sont comme ça, les gens. Emile a disparu, là, entre le 9 et le 11, dans une ruelle
suintante de brouillard froid, et eux, ils se refusent à l’accepter. Alors ils se perdent en conjectures sur la nature inaltérable et définitive des murs de brique. Et personne ne songe à se
poser la bonne question. Personne ne pense à s’interroger sur ce qu’il a bien pu se passer, ce jour là, dans la tête d’Emile. Pourtant, si tous ceux qui l’ont vu marcher, seul, chaque jour,
depuis tant d’années, si tous ceux là avaient prêté un peu plus attention à Emile, à la tristesse d’Emile, à ces larmes qui étaient toujours affleurantes au coin de ses paupières, à ses mains
indécises et tremblantes ; si parmi tous ces braves gens il s’en était trouvé un seul pour abandonner une fois, une seule fois son petit train-train quotidien de marchande de fleur, de
vendeur de pain de commerçant de poisson ; si celui-ci ou celle-là avait bien voulu prendre Emile par le bras, ou même, pourquoi pas, par la main, comme on le fait si naturellement avec un
petit enfant, ou avec la personne qu’on aime, si cet homme ou cette femme avait pour une fois réellement fait attention à Emile, alors peut-être qu’il serait encore vivant.
Si cela avait été le cas, je n’aurais rien eu à vous raconter, et vous, bien tranquille, chez vous, au chaud dans vos habitudes confortables, vous n’auriez pas eu de leçon à tirer de cette
histoire.
Mais voilà. Emile est mort. Bien mort. C’est moi qui ai du me résoudre à lui tendre la main, puisque vous ne le faisiez pas. Je l’ai recueilli. Il aurait pu rester avec vous, si vous aviez eu un
peu plus de curiosité pour ce qu’il était et d’attention pour ce qu’il ressentait. Maintenant, c’est trop tard. Alors réfléchissez bien à cette histoire. Elle a quelque chose à vous dire. Quand
la Mort vous raconte une histoire, vous avez intérêt à bien écouter. Car un jour, vous aussi, si je le permets, vous aurez 80 ans.