Le saxophone est un instrument paradoxal. Ce n’est pas le seul. L’Ephlugomme à Pistons ne l’est pas moins. Mais concernant
ce dernier, ou, au même titre, le Double Picoplixeur à Poussières de Muses, il est patent que la dénomination même de l’instrument suffit à attester de son caractère original et
surprenant.
Alors que le saxophone, communément appelé saxo, voire sax, semble, à première vue, avoir peu de secrets à nous
livrer.
Pourtant, une expérience simple va nous permettre de démontrer le contraire.
Pour des raisons pratiques, que vous comprendrez plus tard, nous adopterons une méthodologie inspirée de celles mises en œuvre par les communautés de chercheurs, ingénieurs et techniciens qui
mènent des Expériences Graves et Dangereuses (comme par exemple de faire exploser des bombes atomiques pour voir si elles irradient bien, loin et longtemps).
Nous simulerons donc.
Et comme notre budget en nous permet pas d’investir dans un de ces supercalculateurs à même de prévoir le temps qu’il fera dans dix jour, nous utiliserons les capacités calculatoires de vos
cerveaux respectifs pour élaborer une imagerie en 3,27 dimensions de la dite expérience.
Merci donc de bien vouloir vous attacher sur vos sièges et de vous brancher quelques électrodes dans le crâne (à défaut, vous pouvez vous insérer l’extrémité d’un cable USB dans
l’oreille.. non, pas dans le nez, nous tenons à garder une certaine élégance à cette histoire).
Bien.
Maintenant, concentrez-vous. Il nous faut une masse d’eau. Disons une piscine. Un bassin, plutôt, ça fait plus sérieux. Pas de parasols, ni de maître-nageurs à la musculature affriolante, ou de
nayades aux boucles blondes à demi-dévêtues. Un grand bassin, au moins 10 m sur 10. Ca c’est pour les Effets de Bord (si vous ne savez pas ce que c’est les Effets de Bord, faites moi simplement
confiance, c’est important) .
Nous allons maintenant construire un ponton, qui parte d’un bord et atteigne le milieu du bassin. Je vous laisse le choix du matériau (je vous conseille simplement d’éviter le carton, la farine,
l’uranium 645E ou la lave en fusion).
C’est bon ?
Alors allons-y.
C’est Hector qui sera notre opérateur. Il a de la bouteille. Il sait s’adapter aux conditions imprévues. C’est essentiel, dans une expérience, un opérateur efficace. L’efficacité, surtout en
matière de bassins remplis d’eau, c’est très très important, croyez-moi.
Une minute.. je branche mon micro..
-
« Hector, vous m’entendez… ? »
-
« Cinq sur cinq, Tango Charlie »
-
« Ok, Hector.. alors je pense qu’on peut y aller.. »
Le mieux, enfin, ce que je vous conseille, c’est globalement de baisser la lumière. Esthétiquement parlant, il est
préférable que le bassin soit éclairé par l’intérieur. C’est toujours très poétique la lumière qui fait chatoyer l’eau. Et puis cela permet de ne pas trop se préoccuper du reste de
l’infrastructure, des détails du hangar dans lequel est situé ce bassin. Vous plongez tout ça dans la pénombre. On ne voit que la masse d’eau bleuté, luminescente, le ponton, et Hector, qui
avance, avec précaution, habillé comme un cosmonaute.
Dans sa main gauche, le corps du saxophone. Dans sa main droite, l’Anche.
C’est beau, vous ne trouvez pas. Etrange et beau.
Vous voyez que cela peut être mystérieux, un
Saxophone.
- « Contact… »
C’est Hector. Cela veut dire qu’il est arrivé au bout du ponton. Il est prêt. Il attend les instructions. Nous entendons,
par le haut-parleur incorporé dans son casque, le bruit calme de sa respiration.
C’est le Grand Moment. Nous nous regardons, dans la cabine. Nous sommes au point d’irréversibilité. L’instant où tout
bascule. Dès que l’ordre sera donné, on ne pourra plus revenir en arrière.
Normalement, pour ce genre de moment, il faut des paroles spécifiques. Quelque chose du genre « A la grâce de
Dieu », ou bien « Le Dort en est jeté », ou encore « Un petit pas pour un homme, un grand bond pour l’humanité » etc..
-
« Allez-y Hector.. Si Paul Desmond avait été encore des nôtres, je crois qu’il aurait apprécié cet instant… »
Lentement, et simultanément, Hector amène le Corps et l’Anche au dessus du bassin, au
bout de ses bras maintenant tendus et à l’horizontale.
Le reste n'est qu'un "plouf" qui se mélange à un "PLOUF".
Quant aux conclusions de cette expérience, il faut laisser à notre équipe d'experts le temps de les rédiger.