Monsieur le Président,
 
Depuis le début, j’ai du mal à vous suivre. Mais là , vous m’égarez complètement.
 
C’est à propos de ma petite fille. Elle sera en CM2, l’année prochaine. Vous avez des projets éducatifs, pour elle, et tous ses petits camarades. Si je le comprends bien, vous avez le souci de former nos enfants à la compassion. C’est louable. Ce que je ne comprends pas vraiment, c’est la méthode.
 
Car voyez-vous, il y a actuellement, sur cette planète, beaucoup de gens qui souffrent, et dont tout le monde se fiche. Je crois donc qu’il serait dommage de se limiter aux atrocités subies par les victimes de la Shoah. Il faudrait que nos enfants embrassent la totalité de la souffrance du monde, qu’ils portent dans leurs petits cœurs les larmes desséchées de ceux qui, plus jeunes qu’eux, meurent de faim, de maladie, de pauvreté chaque minute qui passe, qu’ils se chargent du désespoir de ceux qui sont à la rue, des malades que l’on ne veut pas soigner, des vieux que l’on délaisse, des pauvres que l’on rejette, des victimes de violence, de tortures, de racisme, d’ostracisme, de méchanceté, d’intolérance.
 
Car après tout, cela doit servir à cela, les enfants : à s’occuper de la misère du monde à la place des adultes. Car les adultes, eux, ils travaillent, pour améliorer leur pouvoir d’achat, pour être méritant et s’enrichir, pour produire de la croissance. C’est sérieux un adulte, ça n’a pas le temps de s’apitoyer, ça doit être froid, calculateur de son intérêt, rentable.
 
Et puis, pour tout vous dire, votre méthode à de grands avantages : car le problème des enfants, c’est qu’ils ont tendance à s’illusionner sur le monde. Ils rêvent de choses d’enfants, douces et merveilleuses, de princes et de dragons, de voyages sur la lune, d’aventures et d’amour. Et tout ça, franchement, ces illusions idiotes, ça ne les prépare pas bien à la guerre économique.
 
Alors autant tuer tout de suite cette petite étincelle de rêve, de poésie et d’espoir si elle subsiste encore chez eux (je dis si elle subsiste, parce qu’à coup de Starac, de séries stupides, de téléphones portables, de jeux vidéos débiles, on l’a bien malmenée, la petite étincelle de rêve). Faisons leur découvrir les charniers, les chambres à gaz, la pourriture des corps, la haine impitoyable, la terreur, l’horreur. Montrons leur comment l’ont peut briser des corps et des âmes, comment l’homme peut réduire l’homme à moins qu’une bête. Donnons-leur tout cela, pour qu’ils en perdent le sommeil. Faisons-leur sentir que c’est un peu de leur faute, tout cela, et qu’il est temps qu’ils rachètent les fautes des adultes.
 
Après tout, il faut qu’ils en bavent, les enfants. Il n’y a pas de raison qu’ils soient encore les seuls sur terre à vivre dans un monde un peu préservé.
 
Enfin, il n’y a pas qu’eux à être préservés, il y a aussi les riches. Mais les riches, c’est pas pareil. Eux, leur tranquillité, leur droit à la jouissance, leur droit au bonheur, ils l’ont mérité, ils ont bossé dur pour l'avoir.. .alors on ne va pas leur demander d’avoir de la compassion, d’être solidaire, d’être humains et généreux…faut pas pousser quand même.

Les enfants sont là pour ça.
Vendredi 15 février 2008
publié dans : Méditations
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