Non, ce n'est pas la fin de la Prairie. C'est une nouvelle histoire de l'atelier d'Hortense. Encore un sujet
biscornu, dont je me suis sorti péniblement.
Le sujet concocté par Hortense était le suivant: "On a reçu ce soir, à l'Hôtel de Ville, par communication télégraphique, l'annonce que tous les hommes de cette ville mourraient à minuit précise.
De cette ville? Peut être du monde entier. "
Voici donc ma production. Bon courage...
Albertus Grognard, le sous-secrétaire de Mairie, eut le privilège quelque peu désagréable, de découvrir la nouvelle. S'agissant d'un message parvenu après 17h30, la procédure aurait voulu, compte tenu de l'heure tardive, et de la vigilance pointilleuse avec laquelle les employés municipaux s'assuraient du strict respect des heures d'ouvertures, que le dit Albertus archivât le message en le plaçant dans le casier "Messages arrivés après 17h30", en le glissant sous la pile des autres messages déjà déposés, avec un soin très méticuleux, et ce en conformité avec les consignes édictées par la note de service N°1437 bis, dont le titre, rappelons-le : "Instructions opératoires et express pour le classement hiérarchisé des messages arrivés hors de la plage horaire autorisant la lecture et la gestion immédiate", suffisait, par son emphase imposante, à faire comprendre à l'intéressé qu'il eût été mal venu de s'affranchir de la dite procédure, au risque de transgresser une règle éminemment pensée, avec pour conséquence inévitable qu'Albertus se retrouvât exposé inutilement aux reproches justifiés et humiliants de son supérieur hiérarchique, le secrétaire de Maire adjoint Euséphèbe Poinchard.
Cependant, l'alinéa 17, paragraphe 23 de la procédure en question prévoyait quelques cas particuliers pour lesquels, en
raison d'éléments de gravité dont le récipiendaire du message devait prendre soin de s'assurer au moyen d'une autre procédure spécifique, il était possible d'envisager une destination différente
du fond de la corbeille à message - je dis le fond, car, les procédures étant bien faites, il était indiqué sans aucune ambiguïté que le dernier message devait être placé sous la pile, de manière
à garantir que le lendemain, vers 9h45, lorsque le préposé à la lecture des messages arrivés après 17h30 entamerait sa tâche de relecture, en vue de distribution ou de classement, des feuillets
nuitamment arrivés, il commençât précisément par le feuillet arrivé le plus tôt après 17h30, pour finir par celui arrivé le plus tard. Ce système, qui, pour être ainsi établi par note de service,
avait fait l'objet de nombreuses discussions et réflexions dans le cadre du "Groupe de Travail chargé d'élaborer les procédures de traitement du courrier" présentait autant d'avantages et
d'inconvénient que tout autre système. Il est en effet patent qu'il ne garantissait en aucun cas le traitement plus rapide des affaires urgentes, à moins que l'on ne considérât que le caractère
d'urgence du résulter de la précipitation avec laquelle l'expéditeur s'était empressé de télégraphier son message, s'apercevant qu'il courrait le risque d'arriver hors délais- car nul n'étant
censé ignorer les procédures, le dit expéditeur, fut-il en train d'assister à la pire des catastrophes, pour laquelle une intervention urgente de la Mairie était requise, aurait eu à cœur de
faire tout son possible pour transmettre son message à temps.
L'expérience démontrait cependant qu'il n'en était pas ainsi, et que, malheureusement, le manque de civisme des habitants de la ville, ainsi que leur sens insuffisant de l'à propos amenait à ce
que souvent, ils envoyassent à minuit des informations essentielles relatant des événements intervenus aux environs de 16h30, alors donc qu'ils disposaient d'une heure franche et ronde pour faire
état de leur constatation, et requérir avec empressement l'intervention des autorités. C'est cette incapacité notoire des citoyens à se comporter de manière responsable qui avait conduit
finalement le Groupe de Travail à adopter l'actuel système, qui, au moins, présentait un caractère incitatif et récompensait les citoyens vertueux. Notons cependant qu'un cas d'exception avait
été décidé pour les messages arrivant entre 17h30 et 17h40, car il était évident que ceux-ci étaient le fait de citoyens facétieux et peu recommandables, qui prenaient un malin plaisir à taquiner
les horaires de fermeture, en un mépris inacceptable des principes de la rigueur bureaucratique. Les feuillets correspondants étaient donc systématiquement classés dans la corbeille "Quand on
aura le temps", dont l'intitulé – quelque peu léger au regard de formes administratives habituelles- était le signe de l'exaspération des fonctionnaires face aux comportements délictueux.
Conscient que le contenu du message justifiait vraisemblablement l'activation des conditions dérogatoires relevant de l'alinéa 17 paragraphe 23, Albertus, après quelques secondes d'hésitation,
décida d'enclencher la dite procédure. Il se trouva malheureusement que le stock de formulaires de demande de
dérogation était épuisé. La situation devenait délicate. En effet, la procédure qualité prévoyait qu'en cas
d'épuisement du stock de formulaires de demandes de dérogation, il était possible d'aller quérir, de manière exceptionnelle, un formulaire de rechange aux archives.
Mais à cette heure tardive, le service des archives était fermé, cas que visiblement, la procédure n'avait pas prévu.
Albertus nota dans un coin de sa mémoire qu'il conviendrait, plus tard, de faire un rapport sur cet incident, de manière à faire inscrire, dans la procédure en question, une clause permettant, à l'avenir, de résoudre ce genre de situation, puis il entreprit de compulser la circulaire, relisant chaque paragraphe, à la recherche d'une indication lui permettant de définir la meilleure démarche à adopter.
Après une réflexion posée et méthodique, il conclut que l'algorithme était on ne peut plus clair: Si le message, par son caractère de gravité
suspecté, relevait de la procédure dérogatoire, alors une dérogation devait être présentée dans les
formes requises au secrétaire adjoint Euséphèbe Poinchard.. On pouvait donc inférer logiquement qu'à l'inverse, si aucune demande de dérogation ne
pouvait être présentée dans les formes requises à Euséphèbe Poinchard, alors il s'ensuivait que le message ne devait pas présenter de caractère
d'urgence.
Après avoir mûrement établi la solidité imparable et rigoureuse de cette analyse juridique, Albertus saisit la feuille de papier, lui asséna un coup de tampon "Arrivé" et la glissa sous la pile,
dans la corbeille "Messages arrivés après 17h30".
Puis, constatant l'heure tardive, il enfila son manteau, éteignit les lumières, sortit de son bureau puis descendit l'escalier de pierre qui le mena à la porte magistrale donnant sur l'avenue
principale.
Il était minuit moins cinq. Cette affaire l'avait retenu plus longtemps que prévu. Mais il ressentait la satisfaction du travail bien fait. Demain, il arriverait plus tard, comme cela est
autorisé en cas de travail supplémentaire réalisé en dehors de plages horaires réglementaires.
Décidé à prendre un peu le frais, en ce doux soir de mai, il se résolut à rentrer chez lui à pied, plutôt que de prendre le bus.
Arrivé au bout de la rue, il s'effondra brutalement, alors que retentissait le premier coup de cloche à l'horloge du quartier.