C'est d'abord la sensation de bleu qui domine. Le bleu du ciel, lumineux et pur. Puis le blanc. Celui des sommets enneigés qui disparaissent derrière les nuages attroupés à flanc de montagne. Puis il fait froid. Pas un froid glacial et mordant. Non, un de ces froids vifs et joyeux, un froid de montagne, de silence et d'air pur.

Un froid pour les grands oiseaux qui volent au dessus des conifères.

C'est d'ailleurs de là qu'il faut essayer de prendre conscience de la majesté de la scène.

Fermez les yeux. Vous êtes l'Aigle qui plane, à flanc de cette montagne grandiose, au dessus des forêts intenses, des vallées sombres, des cascades sonores et des ravins effrayants. Vous êtes le soleil, les nuages, la montagne et le vent.

C'est une scène en cinémascope. On se croirait au début d'un film à grand spectacle. Le Train, qui file au long d'une voie sinueuse. Un vieux Train, chaotique, mais tenace et têtu. Vous l'entendez progresser, de gauche à droite de l'écran, grâce à l'un de ces effets surround qui vous agace un peu, mais dont vous êtes obligé de constater la qualité du rendu, l'effet trompe-l'oreille saisissant.

Nous sommes en Russie, en Chine, dans la cordillère des Andes, ou peut-être simplement dans les Alpes.

La bande sonore qui accompagne les image finit de camper le décor. Un orchestre symphonique, aux sonorités chatoyantes, avec force violons pour l'Esprit de la Forêt, des cuivres pour les Gouffres Insondables, des flûtes pour les Cascades Torrentielles, et surtout, ce magnifique violoncelle solo, qui se détache, et qui joue la mélodie, nous donnant à sentir l'Ame du Train, une Ame noble et courageuse, celle d'un Train porteur de destins, qui se joue des tunnels et franchit sans crainte les a-pic sur de vieux ponts de fer et de bois.

Notons au passage la prouesse technique du réalisateur, qui arrive, par un lent mouvement de caméra, un mouvement d'une beauté inouïe, qui nous paraît si naturel, mais qui ne cessera de nous étonner quand nous relirons ce passage, à nous donner d'abord ce point de vue de l'Aigle, ô ivresse euphorique, d'où  nous embrassons la totalité de ce panorama majestueux, puis, ayant rompu l'équilibre d'un vol stationnaire, à nous faire décrire un cercle descendant, une portion de spirale, qui s'accélère au fur et à mesure que l'on se rapproche du train, de sorte que nous passons d'une vue éloignée, où le paysage était figé et le train seul s'y mouvait, à une vue rapprochée, où le paysage défile, réduit à de fulgurantes traînées de couleur, alors que le train, lui, semble immobile, en un vol suspendu, parallèle au notre, ce qui nous permet, l'espace d'un court instant, d'apercevoir, derrière le givre d'une des fenêtres du  wagon n°3, un visage qui ne nous est pas inconnu.

Moment suspendu du temps, qui s'interrompt, à l'instant où le vol de l'Aigle décroche, et où finit, brutalement, cet épisode.

Mardi 13 mai 2008
publié dans : Les lucioles
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