Je ne sais pas si ça vous arrive, parfois, à vous aussi, d’accomplir un Mouvement
Parfait.
Par exemple, vous êtes dans la cuisine, il y a un bol sur la table, et vous, vous avez en main une cuillère. Vous êtes à 1 mètre de la table, en train de tapoter un rythme avec
votre cuillère sur la planche à pain, lorsque, tout d’un coup, allez savoir pourquoi, monte en vous une envie de Lancer de Cuillère…
C’est inhabituel ce genre d’envie. Ca vous prend par surprise. Sur le coup, il ne vous vient aucun argument raisonnable pour y résister, et d'ailleurs, vous n'en avez pas le temps: vous vous
retrouvez à lancer la cuillère, sans réfléchir, juste pour le plaisir du mouvement…
Alors, la cuillère, libre de toute retenue, prend son envol, effectuant de gracieux tours sur elle-même pour atterrir, au terme d’une parabole à peine esquissée, juste dans le bol,
comme si c’était la chose la plus naturelle qui soit. Et il est vrai que c’est assez naturel, pour cette cuillère, de se tenir ainsi, inclinée contre la paroi du bol. Ce qui l'est moins, ce qui
est Etonnant, Stupéfiant, Incroyable au moment ou cela se produit, c’est la façon improbable dont elle a parcouru son chemin aérien.
Vous venez d'accomplir un Mouvement Parfait.
D’ailleurs, enthousiasmé par ce prodige, vous ne pouvez vous empêcher d'essayer à nouveau. Une fois , deux fois, dix fois…mais chaque essai ne fait que confirmer cette réalité dramatique du
Mouvement Parfait : il choisit son Heure et son Lieu, et vous, vous n’êtes que son Messager…
Pourtant, si l’on songe à la multiplicité des paramètres qui entrent en jeu, si l’on imagine mettre en équation l’impulsion initiale, régler la force des doigts, du poignet, du bras, de l’avant
bras, l’axe de la cuillère, son centre de gravité, la synchronisation du tout, cela paraît impossible. Or il y a bien quelque chose en nous, qui, dans la fraction de seconde qui accompagne le
mouvement, réalise tout cela.
Quand cela m’arrive, je me dis que l’homme est une Merveille. Mais il est vrai que je me réjouis de peu.