Hier, ça discutait sérieux au Café du Commerce. Voilà ce que j’en ai tiré. C’est un peu raide, désolé. Mais les potes, quand ils se mettent à se taquiner le
cerveau, rien ne les arrête.
La Morale, c’est à dire l’introduction dans notre vie de règles destinées à nous amener à faire le Bien plutôt que le Mal, la Morale donc, est en difficulté – au
fait, tu fais du vin de noix, cette année ?
D’une manière très schématique, on peut dire qu’il y a une corrélation entre l’émergence, au sein de nos démocraties libérales, d’un nouveau type d’individu et la
baisse de la contingence morale. Cela tient à plusieurs facteurs – c’est bon, ça le vin de noix, mais les noix, ça tâche:
D’abord, la pensée libérale occidentale s’est construite en réaction à l’ordre religieux. Elle n’a donc eu de cesse, depuis la révolution anglaise, de prendre ses
distances avec la Vieille Morale Chrétienne, et avec les notions de Pécher, de Faute, de Salut, de Pardon, de Bien, de Mal…- j’sais plus trop les gars, boire, c’est un pécher grave ?
Cette prise de distance a conduit à relativiser beaucoup de notions, et notamment celle du Bien et du Mal. Il n’y a plus Un Bien et Un Mal, mais des circonstances
bonnes ou mauvaises, selon le contexte. Tout est de nos jours affaire d’appréciation. On relativise, on tolère, on explique, on justifie, on comprend.. et, en général, on accepte.
– grave, grave.. ça dépend c’que tu bois, et surtout avec qui tu bois
Ce relativisme général s’accompagne d’un autre phénomène, qui est la sacralisation de l’individu. Le droit aux « choix de vies » les plus divers, les plus
exotiques, les plus idiots est devenu l’alpha et l’oméga de la pensée sociale. Tous les individus, toutes les minorités, toutes les communautés revendiquent la défense de leur pré-carré et de
leurs intérêts propres, au motif de la non-discrimination et de la liberté d’agir et de pensée. – moi, j’aime bien boire un rhum-jus-de-carottes le soir avec mes lapins
Cette sacralisation de l’individu a son pendant économique dans l’intrusion de plus en plus agressive et invasive du Marché dans nos vie individuelle :
l’individu, laissé à son propre jugement et à sa liberté de contractualiser selon son intérêt, devient une proie pour le marketing du monde des technologies industrielles de masse, qui n’a plus
qu’à donner l’impression qu’il sert les libertés individuelles, manière raffinée de justifier en réalité l’asservissement des consciences auquel il se livre, dans le seul but d’écouler sa
production. Le « cerveau disponible pour Coca cola » est une réalité, pas un fantasme de science fiction. – tiens d’ailleurs, l’aut’jour, à Fourrecar, y’avait du rhum-jus-de-carottes
spécial lapins, en promo
Tout ceci a pour conséquence, en gros, que la pensée morale a disparu, parce qu’elle n’est pas « fun », ni « cool », alors que l’individu
moderne, lui, est « fun » et « cool ». Par contre, le Grand Marché, lui est « fun », et il permet d’une certaine manière de remplacer la pensée morale par la loi de
l’offre et de la demande. Que telle ou telle émission de télé soit vulgaire, avilissante, stupide, violente etc, peu importe. La question est : est-ce que les gens la regardent ? Si
oui, alors le marché a parlé, et ceux qui s’offusquent sont de vieux cons réactionnaires qui n’ont rien compris à la modernité. – tiens, d’ailleurs, l’aut’jour, j’ai vu une émission vraiment
débile, c’était nul, incroyable…
Alors au final, on pourrait s’accommoder de cela, en se disant, après tout, que chaque adulte responsable fait ses choix, et que c’est à lui de décider s’il veut
être un consommateur bête et méchant, où s’il est un homme-citoyen-consommateur, qui se pose quelques questions éthiques de temps en temps. – eh, les gars, pour faire du pastis, on produit de
l’effet de serre ?
On pourrait, mais ce serait faire fi d’une catégorie très importante de la population, que sont les enfants. – ah, ici, c’est un débit de boisson, c’est interdit
aux mineurs..
Les enfants sont les parents pauvres de la pensée libérale. C’est la carence principale du libéralisme, et ce qui fait qu’il faudra bien un jour le revisiter. Pour
aller vite, un enfant n’est pas un être libre. Il est un futur être libre, il est en devenir, il gagne sa liberté tous les jours, mais il ne l’est pas. Il le devient, civilement, lorsqu’il
atteint sa majorité. Mais à quel âge le devient-il psychologiquement, physiquement, intellectuellement etc ? C’est la question philosophique la plus forte qui se pose à mon sens à notre
société, et celle sur laquelle nous réfléchissons le moins. – ben moi j’dirais que ça dépend.. le jour de sa première cuite ?
Pour revenir à la question de la Morale, si l’adulte peut se déclarer émancipé de toute morale extérieure, donc libre de faire ce qu'il veut comme il le veut,
l’enfant, lui ne le peut. Je ne vois pas quel processus d’éducation pourrait conduire à prendre un enfant au berceau et à le mener à l’âge adulte sans lui dire, à un moment ou à un autre, ça
c’est bien, et ça c’est mal. Et c’est là que le monde devient paradoxal, car c’est aux adultes de faire ce travail, ceux là même qui sont fières de leur libération des dogmes, des traditions, des
règles. D’où la démission des parents, qui se réfugient dans la sécurité offerte par le Marché : si l’on vend des jeux vidéos où l’on tue, égorge, écrabouille etc pas de problème, c’est le
marché. Si l’on sexualise à outrance les gamins, qu'on les abruti de musique, de téléphones portables, de séries télé, pas de problème, c’est le marché. Si les enfants ne savent plus écrire
à force de taper des sms sur leurs clavier de téléphone, pas de problème, puisque c’est le marché. Le marché remplace le jugement moral. C'est pratique – et le Coca Cola.. c’est pas un
drame ça…bousiller notre jeunesse en la détournant des bonnes choses ?
Il en résulte une incapacité croissante des parents à transmettre un fait générateur de tout société : l'existence de règles exterieurs à
l'individu, auxquelles il doit se plier, et qui le structurent. Longtemps, ces règles avaient de multiples aspect : bien sûr les lois, mais à côté des lois, la Tradition, les
Valeurs, les Principes que les parents avaient acquis, auxquels ils s’étaient soumis, et qu’ils faisaient passer. Maintenant ces mots font peur, font rire, déclenchent le sarcasme et le
mépris. Pourtant, c'est bien eux qu'il faut réinventer, si l'on veut transmettre quelque chose à nos enfants – ouais, moi j’me souviens : blanc sur rouge, rien ne bouge, mais rouge sur
blanc tout fout le camp…Tiens, r’donne un p’tit coup de ton Gros Manseng
- M’ouais…c’est plus comme d’not’ temps
- Ca non… pu rien à voir
- La faute à mai soixante huit.. c’est sûr…
- Qu’esse tu raconte, ça rien à voir mai soixante huit, c’est la faute aux multinationales du profit
- tu crois… ?
- p’tet ben
- p’tet ben qu’non aussi