Aloysus et Lila

3 rue de l'Aube qui Rêve. 

Un petit escalier en pierre, usé et sombre. 

Puis un porche, sombre lui aussi.

Passée la lourde porte de bois, que l'on franchit, sans l'ouvrir, par une ouverture rectangulaire décentrée (attention à la marche); un autre escalier. Raide, toujours sombre. Tournant sur lui même, et quelque peu erratique dans son tracé. 

Il faut monter; malgré l'obscurité, qui amplifie la sensation de déséquilibre que provoque l'irrégularité des marches et l'angle incertain qu'elles entretiennent avec le mur, dont on peut douter qu'il soit lui-même vertical.

Un premier palier. Etroit. On le remarque à peine. Juste une porte, qui se confond presque avec le mur. Ne pas s'arrêter. Ni aux suivants. Nous allons tout en haut.

Le bruit de nos pas résonne comme un lugubre clapot. Je sens La Peur qui s'immisce en vous. Vous vous arrêtez, et vous me regardez, hésitant. Je lis dans votre regard la faiblesse et l'angoisse.

Mais vous avez tort de chercher mon soutien. Je ne suis que votre guide.

D'ailleurs, maintenant que vous êtes arrivé, je dois vous laisser - s'en suit une espèce de disparition subite de l'auteur, que chacun pourra composer selon son imaginaire, moyennant force éclairs scintillants, explosions d'étoiles ou nuages de fumée, le tout ayant surtout pour objectif de me permettre de vaquer à d'autres occupations, et de détendre un peu une atmosphère qui commençait à se faire trop inquiétante à mon goût.

Vous êtes donc seul. Devant une porte de bois noir. Sur cette porte, à l'endroit où habituellement l'on trouve un petit cercle de métal qui héberge la lentille d'un oeilleton méfiant, brille une Luciole, qui semblait vous attendre.

...



Jeudi 24 janvier 2008 4 24 /01 /2008 21:49
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 La notoriété de Radil Ragodian tenait autant au caractère dévastateur de ses colères qu’à son amour pour les cigares cubains. Le cigare, chez cet homme à la forte corpulence, était comme une excroissance anatomique, un membre parasite, ou plutôt symbiotique : il vivait sa vie propre, passant, selon l’humeur, de la main droite à la gauche, s’accrochant au bord des lèvres se figeant entre les dents, ou séjournant parfois derrière l’oreille.

Au fil des années, une Science de l’Interprétation de l’Humeur du Chef de Rédaction (car c’était la fonction et le titre de Radil Ragodian) s’était développée de manière empirique chez ses collaborateurs. L’Art du Décryptage du Cigare s’avérait être une compétence aussi nécessaire à la survie dans la rédaction que ne l’était l’observation des phases de la Lune à la culture des jardins potagers.

En l’occurrence, tout le monde savait que lorsque le cigare était logé entre le pouce, l’index et le majeur du Chef, et qu’il pointait son bout incandescent droit dans la direction de votre nez à la manière d’un missile sol-sol impatient de déchaîner sa terreur nucléaire, alors dans ce cas, votre heure était vraisemblablement venue, et vous aviez peu de chance de finir le mois au sein des locaux frénétiques de la Gazette de la Prairie.

Gaston Dupré, chroniqueur fade et laborieux, sentait venir l'explosion.

-         Gaston, s'pèce d'andouille bouillie, tu t'fous d'ma gueule? Ca fait des mois que tu t'la coule douce à r'garder pousser l'herbe payé comme un roi, et t'es toujours pas fichu d'me dire ou c'qu'elle est passée c'te fichue gamine?
-        

-         Alors 'coute-moi bien Gaston l'roi du roupillon…T'as une semaine, t'entends, une semaine pour m'amner 100 lignes sur Lila Erienne. Et avec une photo! Une semaine, capito? 
-         …oui..d'ac chef…une semaine…

-         J'veux tout savoir sur elle. Son histoire d'Energie poétique-bidule et tout l'bastringue. Et si elle couche avec l'aut, là, l'english, Colin Machinchose.
-         …ok chef…j'vais essayer…

-         C'est pas d'essayer que j'te demande…c'est 100 lignes…t'as compris? 100!!
-         …ok chef…100 lignes…c'est compris

-         Eh ben qu'est ce t'attend? Que j't'apelle un taxi??
Mercredi 23 janvier 2008 3 23 /01 /2008 21:52
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La réaction de Mme Rigaudon ne se fit pas attendre. Il y avait des règles. Il fallait les faire respecter. Elle était la gardienne du temple, la prêtresse implacable. A elle seule incombait la rude tâche de faire en sorte que le Cercle demeure un lieu raffiné et spirituel. Elle ne pouvait permettre qu’une jeune oie mal dégrossie vienne, de sa plume indécente et vulgaire, souiller son Cercle. D’un geste ferme, mêlant autorité, devoir et rigueur, elle rédigea en quelques lignes la condamnation d’Hortense. Elle prit soin ensuite de ne pas cacheter l’enveloppe, qu’elle remit à la jeune Elise, dont elle connaissait la tendance naturelle à l’indiscrétion. Elle sourit intérieurement, en pensant que tout le quartier serait en train de commenter sa décision implacable, avant même que cette idiote d’Hortense n’en ai eu connaissance.

 Puis elle entreprit de réfléchir activement au remplacement de la fautive. Le Cercle ne pouvait se permettre de voir diminuer le nombre de ses adhérentes, sous peine de ternir son image. Malheureusement, les candidates susceptibles de remplir les conditions d’accès n’étaient pas si nombreuses. Le Cercle ne pouvait pas non plus être ouvert à n’importe quelle famille.
 
Il y avait bien la fille de ce professeur, au prénom bizarre, Aloysus je-ne-sais-plus-comment. Un homme modeste, certes, mais qui lui avait toujours fait bonne impression. Et puis, c’était un savant. Edouard pourrait le contacter pour qu’il adhère au Club. Alors, de son côté, elle pourrait offrir à sa fille la possibilité d’accéder au Cercle.
 
D’ici là, il faudrait qu’Eugène s’assure qu’elle est digne du Cercle.
Sans perdre une minute, elle rédigea un second billet à destination de son éditeur attitré.

Satisfaite, elle commanda un thé, et commença à réfléchir à son prochain poème.

Vendredi 31 août 2007 5 31 /08 /2007 07:44
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O Cupidon, Ange de l’Amour
Toi, dont les flèches émeuvent toujours
Les jeunes bergères aux beaux atours
Dont tu troubles le noble séjour
Parle à mon pauvre coeur en partance
Pour le noir pays de l’errance
Et guéris moi de mes souffrance
Donne moi enfin la…
 
Suspendue au dessus de la feuille de papier recyclé, la plume d’Hortense Dumoulin hésitait. Pouvait-elle conclure ce poème par le mot qu’elle avait en tête. N’était-ce pas trop gênant ? Que penserait-on d’elle ? Ne risquait-elle pas d’enfreindre la Règle Absolue, à laquelle elle avait accepté de se soumettre, en prononçant son serment d’entrée au Cercle:
« Le Bon Goût et le Bienséance, jamais tu n’offenseras » 
L’espace de quelques secondes, elle se permit de pouffer de rire en imaginant clôturer son poème par « bienséance». Elle y aurait vu une pique astucieuse envers la sévère et rigide Mme Rigaudon, chez qui la rigueur morale presque victorienne tenait lieu de sensibilité esthétique.
Mais cela n’allait pas. Un pied de trop. C’est pénible finalement, la métrique. Toujours un pied de moins ou un de trop. Quelle plaie. "A bas la métrique", pensait-elle. "et vive la liberté…". Encouragée par cette petite irruption de révolte, Hortense, consciente du risque qu’elle prenait, mais émoustillée par l'idée de commettre un acte transgressif, s'appliqua, d'une main tremblante, à terminer son poème : 
J-O-U-I-S-S-A-N-C-E

Oui. Cela sonnait bien. C’était nouveau, provoquant, impensable dans l’esprit du Cercle. Mais ô combien excitant. Imaginant la tête de Mme Rigaudon, elle ne pu réprimer un franc éclat de rire.
 
Lundi 23 juillet 2007 1 23 /07 /2007 20:04
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Eugène Ereux. Vous ne l’avez pas oublié ? L’éditeur. Certes, son rôle, jusque là, est plutôt resté modeste. Il convient néanmoins de lui accorder un peu plus d’attention. Car un personnage qui prend peu de place dans le récit peut parfois y jouer un rôle essentiel.

Eugène, donc, puisqu’il nous faut maintenant parler de lui, est un homme discret. Veuf, retraité, élégant, un peu maniéré, il est le fondateur, directeur, gérant, comptable et manutentionnaire des Editions du Tourment Singulier.
Là, je me dois de vous arrêter…Inutile de vous précipiter sur votre moteur de recherche favori pour essayer de compulser le catalogue en ligne de la-dite maison d’édition. D’abord ce catalogue n’existe que sous la forme d’un registre en papier, méticuleusement tenu par notre directeur. Mais surtout, je dois vous l’avouer, les « œuvres » qu’il recèle sont de bien piètre qualité. Il faut dire que les Editions du Tourment Singulier sont surtout spécialisées dans la publication des poèmes des Epouses de ces Messieurs du Ratory Club. Vous devez connaître le Ratory Club. Une association de messieurs distingués, qui consacrent chaque mois quelques heures de leur précieux temps à faire salon et à échafauder des Bonnes Actions à l’Intention des Pauvres et des Désœuvrés. Bonnes actions qui leur confèrent en retour la tranquillité spirituelle qui leur permet, le reste du temps, de profiter avec satisfaction et contentement moral de la douceur de vivre que leur procure leur bourgeoise notabilité.

Or, pendant que ces messieurs sacrifient au Mécénat et à la Bienveillance de Circonstance, ces Dames, souvent délaissées, épanchent leurs sentiments langoureux en faisant œuvre d’Art et de Culture. 

Présidé par Mme Rigaudon, la femme du Notaire Rigaudon, le Cercle des Poétesses Astucieuses et Brillantes est l’organisation secrète qui fournit au dévoué Eugène sa matière première, à savoir une cohorte laborieuse de quatrains et sonnets, dont il serait aventureux de penser qu'ils contribuent à la Grande Avancée des Arts et Lettres.


ndlr) Pour ceux qui découvriraient cette histoire, et qui auraient, pour une incompréhensible raison, envie d'en connaître le début, j'ai créé, dans un petit coin de la prairie une catégorie "Aloysus et Lila"
Jeudi 19 juillet 2007 4 19 /07 /2007 20:46
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