Hier, j'étais à l'atelier d'écriture d'Hortense. Ambiance sympathique, conviviale et gourmande. Le sujet (Querelles de voisinage) m'a inspiré le texte qui
suit.
En se levant aux « horreurs » comme il disait souvent, le vieux Léon n’imaginait pas découvrir une soucoupe volante stationnée dans sa cour.
« Ben ça !? » fit-il en ouvrant la porte. « Ben ça !? » répéta-t-il plusieurs fois sans trouver mieux à dire.
La soucoupe était ronde, clignotante, perchée sur un trépied métallique qui ne paraissait pas très stable ; elle émettait une vibration désagréable, qui rappelait
le ronronnement d’un frigo fatigué les jours de forte chaleur.
Le vieux Léon n’était pas du genre à se laisser impressionner par les martiens. Il en avait vu d’autres, avec les allemands. Il recouvra donc vite ses
esprits : vissant sa casquette à carreau élimée sur son crâne dégarni (ce qui mit aussitôt fin à tout velléité de débordement de son imagination), il se saisit dans la foulée de sa vareuse
qui l’attendait au porte manteau, fila jusqu’à la remise (en prenant garde à la machine diabolique), enfourcha son vélo et se mit à pédaler dare-dare jusqu’au bourg.
Au Bar des Copains, l’effervescence était inhabituelle en cette heure précoce. On aurait dit un soir de finale du championnat de pétanque.
Y’avait l’gars René, l’Gégé, le p’tit Toine, Marcel.. , et même m’sieur l’Curé.
C’était pas normal, de trouver comme ça la moitié du village au bistrot à 6h du matin.
Au delà de l’affluence matinale, c’était l’agitation générale qui surprit le plus Léon. Les esprits semblaient passablement échauffés. Son arrivée provoqua
d’ailleurs une exclamation collective, comme si tous les clients rassemblés voulaient par là manifester à la fois leur soulagement et leur excitation de le voir aussi concerné par un
événement exceptionnel : « Ahhh…Léooonn ».
Passée l’exubérance de l’accueil, celles parmi les bouches qui n’étaient pas occupées à faire claquer un peu de blanc sec sous la langue pour donner du
courage à leur propriétaire, prononcèrent de manière presque simultanée la même question :
- « Alors, Léon, toi aussi qu’t’a des
Martiens dans ta cour ? »
- « Comment qu’ça moi aussi ?
C’est y qu’vous autres avez été colonisé, dam ?
- « Ben sûr, mon Léon. Y z’ont
débarqué partout. C’est l’envahissement »
- « Et m’sieur l’Curé, qu’tu vois là,
il en a eu trois : un au presbytère, un d’vant l’église, et un dans l’cimetière »
- « Dans l’cimetière, dam, mais c’est
qu’y z’y respecte rien ceux-là. Et d’abord, d’où qu’y viennent ? D’la planète Mars ? Vous y croyez donc vous aut? »
La question passait de bouche en bouche depuis au moins un heure, et malgré le pastis et le p’tit blanc qui affûtaient les langues, elle ne trouvait pas de
réponse.
Pourtant, c’était pas les hypothèses qui manquaient : un coup des américains, comme dans X-Failles, p’têt un truc de terroriste de Ben Laden. Ou alors encore
une magouille des Impôts.
Ou pire.
Et c’est d’ailleurs l’hypothèse du pire qui finit par émerger, sous la forme d’une idée qui prit corps dans les effluves de muscadet, un peu comme une prédiction
shamanique se matérialisant dans les vapeurs et fumées d’un feu initiatique.
C’était Dédé, le frère du maire qui en formula le premier les grandes lignes. Tous se dirent après qu’ils aurait du y penser plus tôt.
« C’est sûrement un coup d’ceux d’la Bourette... Y’l’ont tellement mal pris de s’faire battre à la final du championnat cantonal d’pétanque. Sûr qu’ça f’zait
trente an au moins qu’ça leur était pas arrivé d’se faire crabouiller d’la sorte…Rouge de rage qu’y z’étaient.
Alors y z’ont décidé d’se venger. Alors y z’ont du contacter les martiens pour qu’y viennent envahir le village. D’ailleurs, c’est pas l’beau frère du maire d’la
Bourrette qu’a un magazin d’électronique, à la ville ? Si.., c’uy qu’est un peu bizarre…Sûr qu’il a bricolé un émetteur avec ses appareils, et qu’il a contacté les martiens ! L’aut
jour, à TF1, y z’ont dit qu’les martiens, y passent leur temps à nous écouter avec leurs grandes oreilles toutes vertes.
Faut-y vraiment qu’ils l’aient en travers, c’te finale, pour décider, comme ça, d’nous faire exterminer… ? Et en plus par des estrangers ! »
Vers 10h, l’excitation était à son comble. Avec plus de vigueur que jamais, le pastis quittait les verres pour aller se répandre aussitôt dans les veines. Et la
responsabilité de ceux d’la Bourrette ne faisait plus aucun doute.
Alors, subitement, l’Dédé monta sur une chaise et dit « Ben on va pas s’laisser faire…s’y veulent la guerre, y l’auront ! »
L’assemblée poussa des hourras, applaudit à tout rompre, les pieds tapaient par terre, les verres étaient jetés violemment contre les murs, certains dansaient la
polka sur une table qui finit par céder…
Fendant la foule excitée, Dédé sorti du bistro, entraînant la troupe dans son sillage.
Ils allèrent jusqu’au hangar, à côté de l’église.
Ils ouvrirent les portes.
M. le Curé fut sollicité pour prononcer les paroles d’usage.
« Seigneur, nous sommes les instruments de ta volonté » « Hourrraa ! ». « Donne nous la force de résister au démon qu’a perverti ceux
d’la Bourette ». « Houuu…Houuuu ! ». « Béni notre vengeance qui honorera ton nom ! ». « Hourra Hourra ! »
Quelqu’un s’avisa alors de faire remarquer « qu’le feu d’la vengeance risquait couler à pic, cause que l’maire était parti au mariage d’sa
cousine. »
Mais heureusement, en son absence, il laissait toujours la mallette à son frère.
L’Dédé brandit donc la petite valise, la posa devant lui, sur le sol bétonné, et l’ouvrit d’un geste solennel.
Alors les voix se turent, et chacun d’observer la main s’approcher de l’appareil métallique, puis le doigt de Dédé, incarnation du doigt de Dieu, appuyer avec
fermeté et détermination sur le bouton rouge.
Immédiatement, le missile sol-sol dernière génération, acheté en solde par le maire lors d’un voyage en Russie, prit son envol. D’abord lentement, puis,
sous le force d’une incroyable accélération, il sortit du hangar et se dirigea comme un bolide, par dessus les collines.
Quelques secondes plus tard, le village de la Bourette n’était plus qu’un gros champignon.