Non, ce n'est pas la fin de la Prairie. C'est une nouvelle histoire de l'atelier d'Hortense. Encore un sujet biscornu, dont je me suis sorti péniblement.

Le sujet concocté par Hortense était le suivant: "On a reçu ce soir, à l'Hôtel de Ville, par communication télégraphique, l'annonce que tous les hommes de cette ville mourraient à minuit précise. De cette ville? Peut être du monde entier.
"

 
Voici donc ma production. Bon courage...


Albertus Grognard, le sous-secrétaire de Mairie, eut le privilège quelque peu désagréable, de découvrir la nouvelle. S'agissant d'un message parvenu après 17h30, la procédure aurait voulu, compte tenu de l'heure tardive, et de la vigilance pointilleuse avec laquelle les employés municipaux s'assuraient du strict respect des heures d'ouvertures, que le dit Albertus archivât le message en le plaçant dans le casier "Messages arrivés après 17h30", en le glissant sous la pile des autres messages déjà déposés, avec un soin très méticuleux, et ce en conformité avec les consignes édictées par la note de service N°1437 bis, dont le titre, rappelons-le : "Instructions opératoires et express pour le classement hiérarchisé des messages arrivés  hors de la plage horaire autorisant la lecture et la gestion immédiate", suffisait, par son emphase imposante, à faire comprendre à l'intéressé qu'il eût été mal venu de s'affranchir de la dite procédure, au risque de transgresser une règle éminemment pensée, avec pour conséquence inévitable qu'Albertus se retrouvât exposé inutilement aux reproches justifiés et humiliants de son supérieur hiérarchique, le secrétaire de Maire adjoint Euséphèbe Poinchard.

 

Cependant, l'alinéa 17, paragraphe 23 de la procédure en question prévoyait quelques cas particuliers pour lesquels, en raison d'éléments de gravité dont le récipiendaire du message devait prendre soin de s'assurer au moyen d'une autre procédure spécifique, il était possible d'envisager une destination différente du fond de la corbeille à message - je dis le fond, car, les procédures étant bien faites, il était indiqué sans aucune ambiguïté que le dernier message devait être placé sous la pile, de manière à garantir que le lendemain, vers 9h45, lorsque le préposé à la lecture des messages arrivés après 17h30 entamerait sa tâche de relecture, en vue de distribution ou de classement, des feuillets nuitamment arrivés, il commençât précisément par le feuillet arrivé le plus tôt après 17h30, pour finir par celui arrivé le plus tard. Ce système, qui, pour être ainsi établi par note de service, avait fait l'objet de nombreuses discussions et réflexions dans le cadre du "Groupe de Travail chargé d'élaborer les procédures de traitement du courrier" présentait autant d'avantages et d'inconvénient que tout autre système. Il est en effet patent qu'il ne garantissait en aucun cas le traitement plus rapide des affaires urgentes, à moins que l'on ne considérât que le caractère d'urgence du résulter de la précipitation avec laquelle l'expéditeur s'était empressé de télégraphier son message, s'apercevant qu'il courrait le risque d'arriver hors délais- car nul n'étant censé ignorer les procédures, le dit expéditeur, fut-il en train d'assister à la pire des catastrophes, pour laquelle une intervention urgente de la Mairie était requise, aurait eu à cœur de faire tout son possible pour transmettre son message à temps.

L'expérience démontrait cependant qu'il n'en était pas ainsi, et que, malheureusement, le manque de civisme des habitants de la ville, ainsi que leur sens insuffisant de l'à propos amenait à ce que souvent, ils envoyassent à minuit des informations essentielles relatant des événements intervenus aux environs de 16h30, alors donc qu'ils disposaient d'une heure franche et ronde pour faire état de leur constatation, et requérir avec empressement l'intervention des autorités. C'est cette incapacité notoire des citoyens à se comporter de manière responsable qui avait conduit finalement le Groupe de Travail à adopter l'actuel système, qui, au moins, présentait un caractère incitatif et récompensait les citoyens vertueux. Notons cependant qu'un cas d'exception avait été décidé pour les messages arrivant entre 17h30 et 17h40, car il était évident que ceux-ci étaient le fait de citoyens facétieux et peu recommandables, qui prenaient un malin plaisir à taquiner les horaires de fermeture, en un mépris inacceptable des principes de la rigueur bureaucratique. Les feuillets correspondants étaient donc systématiquement classés dans la corbeille "Quand on aura le temps", dont l'intitulé – quelque peu léger au regard de formes administratives habituelles- était le signe de l'exaspération des fonctionnaires face aux comportements délictueux.


Conscient que le contenu du message justifiait vraisemblablement l'activation des conditions dérogatoires relevant de l'alinéa 17 paragraphe 23, Albertus, après quelques secondes d'hésitation, décida d'enclencher la dite procédure.
Il se trouva malheureusement que le stock de formulaires de demande de dérogation était épuisé. La situation devenait délicate. En effet, la procédure qualité prévoyait qu'en cas d'épuisement du stock de formulaires de demandes de dérogation, il était possible d'aller quérir, de manière exceptionnelle, un formulaire de rechange aux archives.

Mais à cette heure tardive, le service des archives était fermé, cas que visiblement, la procédure n'avait pas prévu.

Albertus nota dans un coin de sa mémoire qu'il conviendrait, plus tard, de faire un rapport sur cet incident, de manière à faire inscrire, dans la procédure en question, une clause permettant, à l'avenir, de résoudre ce genre de situation, puis il entreprit de compulser la circulaire, relisant chaque paragraphe, à la recherche d'une indication lui permettant de définir la meilleure démarche à adopter.


Après une réflexion posée et méthodique, il conclut que l'algorithme était on ne peut plus clair: Si le message, par son caractère de gravité suspecté, relevait de la procédure dérogatoire, alors une dérogation devait être présentée dans les formes requises au secrétaire adjoint Euséphèbe Poinchard.. On pouvait donc inférer logiquement qu'à l'inverse, si aucune demande de dérogation ne pouvait être présentée dans les formes requises à Euséphèbe Poinchard, alors il s'ensuivait que le message ne devait pas présenter de caractère d'urgence.


Après avoir mûrement établi la solidité imparable et rigoureuse de cette analyse juridique, Albertus saisit la feuille de papier, lui asséna un coup de tampon "Arrivé" et la glissa sous la pile, dans la corbeille "Messages arrivés après 17h30".


Puis, constatant l'heure tardive, il enfila son manteau, éteignit les lumières, sortit de son bureau puis descendit l'escalier de pierre qui le mena à la porte magistrale donnant sur l'avenue principale.


Il était minuit moins cinq. Cette affaire l'avait retenu plus longtemps que prévu. Mais il ressentait la satisfaction du travail bien fait. Demain, il arriverait plus tard, comme cela est autorisé en cas de travail supplémentaire réalisé en dehors de plages horaires réglementaires.


Décidé à prendre un peu le frais, en ce doux soir de mai, il se résolut à rentrer chez lui à pied, plutôt que de prendre le bus.


Arrivé au bout de la rue, il s'effondra brutalement, alors que retentissait le premier coup de cloche à l'horloge du quartier.

 

 

Jeudi 15 mai 2008
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Lors de la dernière séance de l’atelier d’écriture d’Hortense, nous avons eu droit à un sujet difficile : « quand la mort vous raconte une histoire, vous avez intérêt à bien écouter ». Voici ce que cela m’a inspiré.

 

Emile avait 80 ans. On ne l’aurait pas dit en le voyant. Non pas qu’il ne les faisait pas, ses 80 ans. Mais simplement parce qu’il n’est pas usuel, lorsque l’on rencontre un plus âgé que soi, de l’aborder en l’apostrophant d’un « Tiens, salut Emile, t’as bien 80 ans, non ? ». Une certaine forme de politesse, héritée d’un temps passé où l’on apprenait encore les bonnes manières aux petits enfants, nous retient habituellement de ce genre d’intervention.

Emile avait l’habitude de se promener dans son quartier, tous les jours, de préférence le matin, quand les petits commerces ouvraient leurs devantures, et que commençait à grandir cette animation bonne enfant et chaleureuse qui faisait de ce coin de rues un lieu où la vie était agréable, où l’on pouvait marcher à une vitesse raisonnable, disons 3 m/s, et, pour autant, mettre plus d’une heure à parcourir une centaine de mètres, ce qui, pour quiconque a obtenu son certificat d’études, est le signe évident d’une erreur dans l’énoncé du problème - car si V est la vitesse de celui qui marche, et T le temps que doit mettre la baignoire pour se vider, alors il est évident que le train qui vient de Cholet ne pourra pas croiser celui en provenance de Montpellier à hauteur de Lyon. Preuve, donc, qu’il y a bien une erreur quelque part.

Celle-ci (nous parlons de l'erreur) étant ainsi caractérisée, il convient, pour s’inscrire dans la logique de ce récit, d’en préciser la nature ; et c’est dans les multiples interruptions de la marche d’Emile que nous la débusquerons, à chaque fois qu’il croise Mme Georgette, la marchande de fleur, ou Léon, le cordonnier, ou encore la jeune et jolie Sophie, qui mène ses jumeaux à l’école, ou enfin M. le Curé, qui se hâte en visite. C’est dans chacune de ces circonstances qu’une conversation s’entame, une conversation polie, qui ne dure jamais bien longtemps, et qui commence par « Beau temps aujourd’hui ! » si d’aventures le soleil est déjà là, occupant nonchalamment la bande de bleu qui se découpe aux arrêtes des immeubles, ou alors qui débute par un « Fichu brouillard », comme ce jour-ci, où nous suivons Emile dans sa promenade un peu hasardeuse, du coup, puisque le brouillard est plutôt dense. « A couper au couteau ! » n’aurait pas manqué de déclarer Antoine, le vendeur de fruits et légumes, qui était supposé rencontrer Emile vers 8h43, si nos calculs avaient été justes. Mais force est de constater que nous n’avons pas de chance avec les énoncés de problèmes, puisque là encore, il nous manque une donnée, qui pourrait expliquer pourquoi Emile, au lieu de suivre sa route habituelle, s’est engouffré dans une ruelle qu’il ne connaissait pas, là, juste entre la boulangerie et la marchande de poisson. Pourtant, plus tard, quand le brouillard sera levé, et que les inspecteurs essayeront de reconstituer les faits, il sera patent que cette ruelle n’existe pas. La boulangerie est au 9 de l’allée des sans soucis, et la poissonnerie est au 11. Et M. le Maire confirmera, à l’aide le registre du cadastre qu’il aura déployé sur la grande table en bois de la mairie, devant le commissaire, les adjoints et les journalistes : « Vous voyer bien…le 9…le 11, et entre les deux, rien ! »


Pourtant, il faut bien qu’il y ait eu quelque chose entre le 9 et le 11, ce jour là, pour qu’Emile emprunte un chemin sans retour. Et c’est bien dans la nature des gens, de nier ce genre d’évidence, de s’obstiner à inventer des raisons qui démontrent que l’impossible ne peut pas avoir été. Ils sont comme ça, les gens. Emile a disparu, là, entre le 9 et le 11, dans une ruelle suintante de brouillard froid, et eux, ils se refusent à l’accepter. Alors ils se perdent en conjectures sur la nature inaltérable et définitive des murs de brique. Et personne ne songe à se poser la bonne question. Personne ne pense à s’interroger sur ce qu’il a bien pu se passer, ce jour là, dans la tête d’Emile. Pourtant, si tous ceux qui l’ont vu marcher, seul, chaque jour, depuis tant d’années, si tous ceux là avaient prêté un peu plus attention à Emile, à la tristesse d’Emile, à ces larmes qui étaient toujours affleurantes au coin de ses paupières, à ses mains indécises et tremblantes ; si parmi tous ces braves gens il s’en était trouvé un seul pour abandonner une fois, une seule fois son petit train-train quotidien de marchande de fleur, de vendeur de pain de commerçant de poisson ; si celui-ci ou celle-là avait bien voulu prendre Emile par le bras, ou même, pourquoi pas, par la main, comme on le fait si naturellement avec un petit enfant, ou avec la personne qu’on aime, si cet homme ou cette femme avait pour une fois réellement fait attention à Emile, alors peut-être qu’il serait encore vivant.


Si cela avait été le cas, je n’aurais rien eu à vous raconter, et vous, bien tranquille, chez vous, au chaud dans vos habitudes confortables, vous n’auriez pas eu de leçon à tirer de cette histoire.


Mais voilà. Emile est mort. Bien mort. C’est moi qui ai du me résoudre à lui tendre la main, puisque vous ne le faisiez pas. Je l’ai recueilli. Il aurait pu rester avec vous, si vous aviez eu un peu plus de curiosité pour ce qu’il était et d’attention pour ce qu’il ressentait. Maintenant, c’est trop tard. Alors réfléchissez bien à cette histoire. Elle a quelque chose à vous dire. Quand la Mort vous raconte une histoire, vous avez intérêt à bien écouter. Car un jour, vous aussi, si je le permets, vous aurez 80 ans.

Jeudi 1 mai 2008
publié dans : L'atelier d'écriture d'Hortense Dumoulin
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 Hier, j'étais à l'atelier d'écriture d'Hortense. Ambiance sympathique, conviviale et gourmande. Le sujet (Querelles de voisinage) m'a inspiré le texte qui suit.

En se levant aux « horreurs » comme il disait souvent, le vieux Léon n’imaginait pas découvrir une soucoupe volante stationnée dans sa cour.

 
« Ben ça !? » fit-il en ouvrant la porte. « Ben ça !? » répéta-t-il plusieurs fois sans trouver mieux à dire.

La soucoupe était ronde, clignotante, perchée sur un trépied métallique qui ne paraissait pas très stable ; elle émettait une vibration désagréable, qui rappelait le ronronnement d’un frigo fatigué les jours de forte chaleur.
 
Le vieux Léon n’était pas du genre à se laisser impressionner par les martiens. Il en avait vu d’autres, avec les allemands. Il recouvra donc vite ses esprits : vissant sa casquette à carreau élimée sur son crâne dégarni (ce qui mit aussitôt fin à tout velléité de débordement de son imagination), il se saisit dans la foulée de sa vareuse qui l’attendait au porte manteau, fila jusqu’à la remise (en prenant garde à la machine diabolique), enfourcha son vélo et se mit à pédaler dare-dare jusqu’au bourg.
 
Au Bar des Copains, l’effervescence était inhabituelle en cette heure précoce. On aurait dit un soir de finale du championnat de pétanque.
 
Y’avait l’gars René, l’Gégé, le p’tit Toine, Marcel.. , et même m’sieur l’Curé.
 
C’était pas normal, de trouver comme ça la moitié du village au bistrot à 6h du matin.
 
Au delà de l’affluence matinale, c’était l’agitation générale qui surprit le plus Léon. Les esprits semblaient passablement échauffés. Son arrivée provoqua d’ailleurs une exclamation collective, comme si tous les clients rassemblés voulaient par là manifester à la fois leur soulagement et leur excitation de le voir aussi concerné par un événement exceptionnel : « Ahhh…Léooonn ».
 
Passée l’exubérance de l’accueil, celles parmi les bouches  qui n’étaient pas occupées à faire claquer un peu de blanc sec sous la langue pour donner du courage à leur propriétaire, prononcèrent de manière presque simultanée la même question :
 
-         « Alors, Léon, toi aussi qu’t’a des Martiens dans ta cour ? »
-         « Comment qu’ça moi aussi ? C’est y qu’vous autres avez été colonisé, dam ?
-         « Ben sûr, mon Léon. Y z’ont débarqué partout. C’est l’envahissement »
-         « Et m’sieur l’Curé, qu’tu vois là, il en a eu trois : un au presbytère, un d’vant l’église, et un dans l’cimetière »
-         « Dans l’cimetière, dam, mais c’est qu’y z’y respecte rien ceux-là. Et d’abord, d’où qu’y viennent ? D’la planète Mars ? Vous y croyez donc vous aut? »
 
La question passait de bouche en bouche depuis au moins un heure, et malgré le pastis et le p’tit blanc qui affûtaient les langues, elle ne trouvait pas de réponse.
 
Pourtant, c’était pas les hypothèses qui manquaient : un coup des américains, comme dans X-Failles, p’têt un truc de terroriste de Ben Laden. Ou alors encore une magouille des Impôts.
 
Ou pire.
 
Et c’est d’ailleurs l’hypothèse du pire qui finit par émerger, sous la forme d’une idée qui prit corps dans les effluves de muscadet, un peu comme une prédiction shamanique se matérialisant dans les vapeurs et fumées d’un feu initiatique.
 
C’était Dédé, le frère du maire qui en formula le premier les grandes lignes. Tous se dirent après qu’ils aurait du y penser plus tôt.
 
« C’est sûrement un coup d’ceux d’la Bourette... Y’l’ont tellement mal pris de s’faire battre à la final du championnat cantonal d’pétanque. Sûr qu’ça f’zait trente an au moins qu’ça leur était pas arrivé d’se faire crabouiller d’la sorte…Rouge de rage qu’y z’étaient.
Alors y z’ont décidé d’se venger. Alors y z’ont du contacter les martiens pour qu’y viennent envahir le village. D’ailleurs, c’est pas l’beau frère du maire d’la Bourrette qu’a un magazin d’électronique, à la ville ? Si.., c’uy qu’est un peu bizarre…Sûr qu’il a bricolé un émetteur avec ses appareils, et qu’il a contacté les martiens ! L’aut jour, à TF1, y z’ont dit qu’les martiens, y passent leur temps à nous écouter avec leurs grandes oreilles toutes vertes.
Faut-y vraiment qu’ils l’aient en travers, c’te finale, pour décider, comme ça, d’nous faire exterminer… ? Et en plus par des estrangers ! »
 
Vers 10h, l’excitation était à son comble. Avec plus de vigueur que jamais, le pastis quittait les verres pour aller se répandre aussitôt dans les veines. Et la responsabilité de ceux d’la Bourrette ne faisait plus aucun doute.
 
Alors, subitement, l’Dédé monta sur une chaise et dit « Ben on va pas s’laisser faire…s’y veulent la guerre, y l’auront ! »
 
L’assemblée poussa des hourras, applaudit à tout rompre, les pieds tapaient par terre, les verres étaient jetés violemment contre les murs, certains dansaient la polka sur une table qui finit par céder…
 
Fendant la foule excitée, Dédé sorti du bistro, entraînant la troupe dans son sillage.
 
Ils allèrent jusqu’au hangar, à côté de l’église.
 
Ils ouvrirent les portes.
 
M. le Curé fut sollicité pour prononcer les paroles d’usage.
« Seigneur, nous sommes les instruments de ta volonté » « Hourrraa ! ». « Donne nous la force de résister au démon qu’a perverti ceux d’la Bourette ». « Houuu…Houuuu ! ». « Béni notre vengeance qui honorera ton nom ! ». « Hourra Hourra ! »
 
Quelqu’un s’avisa alors de faire remarquer « qu’le feu d’la vengeance risquait couler à pic, cause que l’maire était parti au mariage d’sa cousine. »
 
Mais heureusement, en son absence, il laissait toujours la mallette à son frère.

L’Dédé brandit donc la petite valise, la posa devant lui, sur le sol bétonné, et l’ouvrit d’un geste solennel.
 
Alors les voix se turent, et chacun d’observer la main s’approcher de l’appareil métallique, puis le doigt de Dédé, incarnation du doigt de Dieu, appuyer avec fermeté et détermination sur le bouton rouge.
 
Immédiatement, le missile sol-sol dernière génération, acheté en solde par le maire lors d’un voyage en Russie, prit son envol. D’abord lentement, puis, sous le force d’une incroyable accélération, il sortit du hangar et se dirigea comme un bolide, par dessus les collines.

Quelques secondes plus tard, le village de la Bourette n’était plus qu’un gros champignon.

 

Jeudi 31 janvier 2008
publié dans : L'atelier d'écriture d'Hortense Dumoulin
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Vous vous souvenez d'Hortense? Hortense Dumoulin? Nous avions fait sa connaissance ici. Je me suis aperçu que j'avais oublié de publier la suite (et fin) de son histoire. J'ai donc corrigé cet oubli, et vous trouverez ici le texte à sa juste place.

Figurez-vous donc qu'Hortense, évincée du Cercle, a décidé de fonder un atelier d'écriture. Elle m'y invite gentiment, et je m'y amuse beaucoup. Le principe est simple: Hortense donne un thème, un début de texte, une consigne..et nous écrivons, librement, pendant une heure.

Voici ce qu'a donné la dernière séance.

Hortense avait concocté le début suivant:

"Sophie courrait le long du chemin. Son cœur battait à tout rompre, son souffle était court. Mais elle courrait, courrait…"
 
La drôle d'histoire qui suit est alors venue sous ma plume.

Sophie courrait le long du chemin. Son cœur battait à tout rompre, son souffle était court. Mais elle courrait, courrait. Derrière elle, à une dizaine de mètres, le Monstre courrait. Son cœur ne battait pas car, étant un Monstre, il n’en avait pas. Son haleine était fétide et sa gueule baveuse. Il haletait et grognait dans sa course lourde et monstrueuse. 

 Derrière le monstre, à quelques dizaines de mètres, le Prince courrait. Son coeur battait lentement car le Prince était un grand athlète. Son souffle était régulier, comme sa foulée princière. Une fleur au coin des lèvres, une épée gigantesque à la main. Il courrait, souplement, princièrement.
 
Notons au passage, même si ce détail n’est pas essentiel à la suite de cette histoire, que derrière le Prince, à une dizaine de mètres, aucun coeur ne battait, aucun souffle ne soufflait Plus Personne ne courrait.
 
Sophie, qui courrait en tête, comptait bien sur la vaillance du Prince pour la sauver. Mais désireuse de tester la vigueur, le courage et le dévouement de ce dernier, elle devait se maintenir en danger, sous la menace du Monstre. Il fallait donc qu’elle ne courre pas trop vite afin de ne pas Le distancer, mais il lui fallait aussi éviter, dans la mesure du possible, de se faire rattraper avant que le prince n’ait occis le monstre. Sophie dosait donc savamment sa course, en tâchant par ailleurs de ne pas mettre trop de désordre dans sa belle chevelure blonde, ni de crotter sa robe de soie.
 
Le Monstre, lui, était partagé entre l’envie de dévorer rapidement la belle Sophie, et la peur d’être quelque peu coupé en morceaux par cet imbécile de Prince suant la testostérone. Il avait donc fait le choix de ne pas rattraper trop vite sa victime, car alors, oubliant toute prudence, il se serait mis à la dévorer sur-le-champ, suivant en cela son instinct monstrueux, offrant au Prince raison et occasion de le trancher en morceaux. Il espérait de cette manière arriver à distancer le Prince, comptant sur la fatigue qui ne manquerait pas de se faire sentir chez ce dernier, du fait de poids démesuré de l’épée d’apparat qu’il arborait comme symbole de sa puissance princière. Le Monstre prenait donc son temps, en n’oubliant pas cependant de se répandre régulièrement en hurlements et grognements caverneux, sans lesquels cette histoire perdrait vite en matière dramatique.
 
Le Prince fermait la marche sans trop se poser de questions. D’abord zigouiller l’Hideux, puis embrasser la Fille, c’était son plan. Mais, en Prince aguerri en toutes les matières qui concernent l’Amour et les Femmes, il savait que la belle lui céderait plus facilement (et plus généreusement) si elle était : 1) Fatiguée, 2) Terrorisée. Donc le Prince maintenait une petite foulée bucolique, dont on aurait pu dire qu’elle préservait l’avenir, si une telle expression ne dénotait pas d’un esprit bourgeois et casanier, qui sied mal à un Prince en armes.
 
Et tout cela durait : Sophie en tête, qui menait la course, Le Monstre qui dosait la sienne, et le Prince, qui attendait son heure.
 
Ils parcoururent des collines verdoyantes, des forêts obscures et des prairies en fleurs. Puis des collines en fleurs, des prairies verdoyantes, et des forêts, qui pour une raison incompréhensible, demeuraient, elles, obscures.
 
Cela dura tellement que la nuit tomba, surprenant les trois protagonistes (il faut dire que dans ce pays, la nuit tombait brutalement, au premier hululement de chouette, sans signe avant coureur)
 
Le Monstre abandonna alors sa course à regret. Déjà, en plein jour, il y voyait assez mal, avec son œil unique et globuleux. Alors la nuit, c’était pour lui un vrai cauchemar : il se cognait aux arbres, se tordait les pattes dans les nids de poules, se prenait les pieds velus dans les racines noueuses…Non, le Monstre était un prédateur diurne, et malgré la lumière poétique de la pleine lune, qui sied particulièrement à une histoire monstrueuse, il dut se résoudre à laisser échapper sa proie. Il regagna sa tanière, penaud, la faim au ventre, avec l’impression obscure de s’être quand même un peu fait avoir.
 
Le Prince, lui, fut aussi tenté d’abandonner. Son éducation princière ne l’avait pas préparé à errer seul au milieu de la nuit dans les forêts hostiles. Toutefois, son odorat délicat de Prince, habitué à se délecter des mets les plus délicats, dont l’efficacité était amplifiée par la baisse de son acuité visuelle, lui permettait de localiser le doux parfum de sa bien aimée.
 
Alors, nez au vent, il se précipita vers sa promise.
 
Au matin, l’on ne retrouva du prince que son épée et quelques os
 
Sophie se promit, la prochaine fois, de prévenir son prétendant qu’elle était lycanthrope.
 

 

 

 

Jeudi 3 janvier 2008
publié dans : L'atelier d'écriture d'Hortense Dumoulin
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