Pourtant, si je l'étais, ma vie serait plus simple. J'aurais une bonne fois pour toute
décrété que jouer du saxophone est d'une inutilité parfaite, que de toutes façons, mon jeu est, et demeurera, tellement médiocre, qu'en comparaison des Coltrane, Getz, Desmond etc, je ne suis
qu'une loque minable et désespérante. Et fort de ce constat, j'aurais jeté mes saxophones aux orties, au fond de mon jardin, et je me délecterais, tous les soirs, à l'heure où, noyant mon
pessimisme dans l'alcool, je commencerais à sentir monter en moi l'aversion pour tout ce qui Est, de voir la rouille grignoter chaque jour un peu plus le métal, et de constater que les rats,
ayant élu domicile dans les entrailles des décombres de mes instruments, se régalent en rognant les cuirs des tampons.
Mais il n'en est rien. Je ne suis pas nihiliste, et j'espère bien que si je devais le devenir, alors j'aurais le courage de me jeter moi-même par la fenêtre plutôt que d'apprendre à
voler à mes saxophones.
Ayant foi dans la Vie, je continue donc, jour après jour, à travailler, patiemment. Et j'ai même l'ambition de mener à terme ce mouvement des suites pour violoncelle de Bach, encore inachevé et
très imparfait, mais dont j'espère bien qu'un jour, je pourrai le jouer, dans le petite chapelle de mon village; ce sera un soir d'été, il y aura là quelques amis, et quelques inconnus, et
peut-être, dans cette assemblée, se trouvera-t-il une âme, une seule, pour ressentir, au détour d'un passage particulier, alors que quelques notes, on ne sait pourquoi, se grouperont en un envol
touché par la grâce, l'émotion de celui ou celle qui est touché par la Poésie.
Et pour ces quelques secondes, même s'il me faut y passer des années, je continuerai à travailler mon saxophone.
ps: les plus observateurs d'entre vous auront remarqué en tête de la Prairie une "bannière" du plus mauvais goût, truffée de détestables innovations technologiques. Elle n'est pas de mon fait. Elle m'est imposée. J'essaye de m'en débarrasser.
Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
