Il est tard. Trop tard. Au dehors, les Lucioles se préparent à la Grande Extinction. La première fois, cela surprend, et l’on se retrouve triste d’elles. Comme si d’un coup, les étoiles s’évanouissaient, avec la peur que ce soit pour toujours.  Je n’aime pas ce moment, cette fêlure dans la Poésie de la Nuit. D’ailleurs, généralement, je m’endors avant elles. Mais ce soir, la lecture du livre d’Albert (celui que vous voudrez, les deux conviennent…) a eu raison de mon sommeil. Je n’avais jamais auparavant considéré cette question, qui m’apparaît maintenant si évidente : le rapport entre l’Espace et le Temps. Pourtant, il y a des indices qui devraient nous alerter. Tiens, par exemple, hier encore, un inconnu à l’accent étrange me demandait la route pour Kökchetaou. Et bien je m’entends encore lui répondre « Kökchetaou, c’est au moins à 6 mois de marche en allant par-là ». Ce qui revient bien à mesurer une distance, donc de l’espace, avec du temps. De même, si je regarde mon horloge égrener l’heure, je vois…du mouvement : le balancier, les aiguilles. Imprégnez-vous de cette idée, comme je le fais depuis quelques heures. Le balancier part à gauche, puis il revient à droite, et repart à gauche. Il se déplace, simplement, et nous, nous pensons, nous imaginons que le temps s’écoule. De même un sablier. Je le retourne, et hop, des milliers de petits grains se déplacent, sous l’effet de la gravité. Ils tombent, et l’on pense que cela crée du temps, mais ce n’est que du mouvement. Vous voyez ? C’est fascinant, non ? Vous pouvez essayer, vous n’arriverez pas à trouver une situation où il y ait du temps sans mouvement. Où alors, il faut me le dire, ça m’intéresse.

Jeudi 25 janvier 2007
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Il fait nuit, maintenant. Et Albert commence juste à s’apaiser. Face à moi, les mains jointes autour de sa lampe torche, il a l’air perdu, un peu ailleurs. Il dessine dans l’air des volutes orientales avec son sabre laser. Puis soudainement, il se lève, me salue et sors dans la nuit. Pendant quelques instant, je suis les mouvements erratiques du faisceau lumineux, puis plus rien. Sur ma table, reste le livre d’Albert, l’autre, le maître de l’Espace et du Temps.

Pendant un moment, je songe à Albert le mien, et à son expédition. Je l’imagine, guettant le TGV de 15h17, qui passe à quelques km de là. Je l’imagine encore téléphonant à Jules, wagon 16, siège 47. J’imagine toujours la synchronisation des montres, la préparation des miroirs. Un au fond du wagon, suspendu au système de verrouillage de la porte. L’autre sur les genoux de Jules. Et les chronomètres. Une expérience millimétrée. Et puis patatras! , le contrôleur qui débarque, juste au mauvais moment. Jules qui lui demande de patienter « vous comprenez, c’est pour une expérience… ». mais le contrôleur n’est pas d’humeur, il n’a pas le Temps, lui. Il exige son dû, s’énerve, saisi Jules par le col, vocifère. Ca, sur le coup, Antoine l’ignore, et quand le train passe, à l’heure prévue (ça arrive), il regarde sa montre, et envoi un signal, plein de fièvre et d’espoir. Normalement, là, sous ses yeux et ceux de Jules, il aurait du se passer quelque chose : un peu de Temps aurait du manquer d’un côté, et on en aurait retrouvé de l’autre. Ils l’auraient récupéré dans une petite montre spéciale, ce petit peu de temps (c’est Jules qui avait la montre, achetée à un colporteur africain…oui.. je sais…vous connaissez…désolé). Et ça aurait été le début d’une grande aventure.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Jules a eu une amende, et Albert a perdu son temps. Mauvaise journée.

Mercredi 24 janvier 2007
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Après quelques détours (vous voulez que je vous parle des règles protocolaires en vigueur à la cour de sa Majesté le Prince du Koulgikistan, qui prévoient qu’avant de s’asseoir à la table du Prince, les invités doivent…non, vous ne souhaitez pas…vraiment…bon, d’accord, je reprends), après quelques détours, donc, Albert en vint à me faire part des raisons de son tourment. « Vous, voyez, c’est ce livre, là. Je l’ai acheté à un colporteur, qui m’a garanti que j’y trouverais un savoir puissant, que j’y acquerrais la maîtrise de l’Espace et du Temps ». Bien sûr, j’ai raccourci un peu, car le colporteur en question, il s’en venait d’Afrique, via une halte dans un monastère tibétain, où…bref, vous voyez…

Donc, de sa lampe torche toujours allumée, Albert me présenta, sous un halo de lumière invisible (Albert parle beaucoup, mais nous n’en étions pas encore à la nuit), l’ouvrage en question. Coïncidence, l’auteur était aussi un Albert, et le titre avait de quoi intriguer « La relativité restreinte ». Venant des mains d’un colporteur ésotérique, je m’attendais à quelque Traité d’Alchimie Incandescente du Moine Hiéronus. Mais non, l’ouvrage en question n’avait rien d’un grimoire de magie noire. Je le feuilletai rapidement, pour constater qu’on y parlait beaucoup de miroirs, de trains, de pendules et de lampes. Et, surtout, de l’Espace et du Temps.

Mardi 23 janvier 2007
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Ce matin, alors que j’allais entamer une promenade bucolique, je rencontrai Albert. D’habitudes, lorsqu’il nous arrive de nous croiser, nous échangeons un bonjour cordial, et quelques paroles polies et amicales. Mais ce matin n’était pas un matin d’habitudes. Albert, en général plutôt jovial et plein d’entrain, arborait un visage que je ne lui avais jamais vu. Préoccupé, embarrassé, énervé. Qui plus est, il tenait à la main droite un opuscule de cuir, et dans la gauche, une lampe torche allumée. Auvergnat d’ascendance, et soucieux de sa culture, Albert n’était pas du genre à allumer une lampe en plein jour sans raison. J’en déduisis que son âme était sûrement agitée de quelque tourment récent, et lui proposai d’entrer discuter un moment, autour d’un café.

Vous n’avez jamais discuté avec Albert, vous ? C’est une épreuve…sympathique, mais une épreuve. Une fois lancé, rien ne l’arrête. On commence à parler du temps, et en moins de deux, on se retrouve à discuter des mœurs des tribus primitives de Tarpanzanie, de  la culture du baobab en pot ou des dernières modifications portées par les hagiographes du Vatican à la biographie de saint Globulien. Albert est la curiosité personnifiée. Mais il a pour le monde une curiosité enfantine, qui prend fin aussitôt que le mystère se dissipe sur l’objet de son interrogation. Albert est un curieux Poète, qui aime l’enchantement, le mythe, le merveilleux, et tourne les talons quand arrive l’Explication. La raison, le pourquoi, le comment, c’est pour les autres, ceux qui ont peur de rêver, pas pour lui.

Mardi 23 janvier 2007
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