Pas celui à la pelouse au garde-à-vous...lui, je ne sais même pas son prénom.

Non, Gaston, c'est mon autre voisin. Celui de la ferme.

Il est venu me voir, ce matin, tôt, dans ma cuisine, alors que je prenais le café. Il a tiré une chaise, s'est assis, ses grosses mains calleuses sur la table en bois, triturant son béret...

- "Ben dam, c'est y qu' t'as d' la visite en c'moment...y'a ben du passage par ici..."

J'ai hoché la tête, en lui servant un bol de café. "Tu sais, Gaston, les visiteurs, ça va, ça vient..."

"Ah ça! Pour aller et v'nir, on peut dire qu'y s'gênent pas...Et tu trouves pas ben bizarre qu'y a presqu qu'des filles?"

Gaston est un vieux célibataire. La partie féminine de l'espèce humaine, c'est une catégorie qu'il a du mal à cerner. Ceci étant, il ne se gêne pas pour jeter un coup d'oeil par dessus la haie, à l'occasion  (je dis ça pour celles de mes lectrices qui s'aventureraient ici en tenue légère, au coeur de la nuit...Gaston a tendance à être insomniaque..et il a l'oeil pétillant...)

- "Ils te dérangent, mes visiteurs, Gaston?". J'ai posé la question sans me rendre compte que le sujet était sensible. Gaston se renfrogne un peu. Son béret tourne plusieurs fois dans ses mains, il se redresse sur sa chaise et me regarde droit dans les yeux, d'un air presque implorant.

- "Ben dam... c'est qu' tu passes du temps à t'occuper d'eux..et pus y'en aura, pus y't 'faudra d' temps pour leur répondre. Et si tu t'occupes des visiteurs, ben tu t'occupes pu d'nous autres..."

Je l'écoute, sans rien dire..

- " Et nous on était là avant eux, c'est nous l'important, c'est nous qu'on est tes personnages...Moi j'suis né ici, et maintn'ant qu'j'vais sur mes 85 ans, c'est pas l'moment qu'tu m'abandonnes...C'est pas cause que j'suis vieux qu'y faut m'oublier"

Je souris, en regardant Gaston. Son visage buriné, ses cheveux épars, son béret usé, ses épaules voutées, son bleu qui est sa seconde peau. Je pourrais lui dire qu'il n'a pas 85 ans, mais exactement 17 minutes. Qu'avant, il n'existait pas. Qu'au fond, il a moins d'existence que n'importe lequel de mes visiteurs.

Mais ce serait inutile et cruel.

Alors je lui ressers un peu de café, et je lui donne une tape sur l'épaule.

- "T'en fais pas, Gaston, je veille sur vous, promis, et tant pis pour les visiteurs, si je suis moins disponible pour eux"

Il me regarde, et ses yeux brillent. Il sourit. Et finit son café.

Mardi 1 juillet 2008
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Il se passe parfois des choses surprenantes dans le ciel de la Prairie.

Par exemple, ce soir, vous pouvez assister au passage de la comète Artish-O-134, nommée ainsi d'après le patronyme de l'astronome Ecossais Edmond Artish, qui l'a découverte en 1835.

Artish-O-134 est une comète dite "froide" (au sens des astrophysiciens, mais à notre sens à nous, elle est encore très chaude), ce qui explique qu'elle n'a pas la brillance incandescente de ses célèbres consoeurs. Vous noterez cependant, à sa surface, une profusion de flamèches bleues qui transpercent sa croûte épaisse, lui donnant l'allure d'un butagaz. Artish-0-134 est entrée dans sa phase de lent refroidissement. Elle aurait pu, si ses dimensions avaient été autres, exploser en une multitude de débris à l'issue d'une phase d'effondrement gravitationnel sous l'effet de la pression des gaz qui la composent (c'est l'effet  "cocotte-minute" ). Il aurait fallu pour cela qu'elle ait un rapport entre sa masse et son volume qui soit inférieur à la limite de Chandraselaskar.

Mais assez d'explications techniques. Je vous laisse savourer ce spectacle rarissime (Artish-O-134 repasse tous les 19 000 ans..c'est dire la chance que vous avez...)




Lundi 30 juin 2008
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Mon voisin prend grand soin de sa Prairie.Tous les jours, il taille, désherbe, arrose, arrache, coupe, surveille....Et il est vrai que sa Prairie est impeccable. D'ailleurs, il ne l'appelle pas Prairie, mais Gazon. Son Gazon est parfait. Aucune mauvaise herbe. Tout est à la même hauteur. De la même couleur. Parfait.

Il devrait être heureux, mon voisin.

Pourtant, la semaine dernière, quand il est venu me voir, pour me demander si je n'avais pas une Bineuse à Injection Multidimensionnelle, j'ai surpris dans son regard un drôle de vacillement, comme un petit effondrement de l'âme, qu'il me semblait avoir pourtant très solide.

Cela s'est passé juste au moment où, regardant avec un air un peu supérieur l'anarchie végétale qui règne chez moi, il s'est attardé sur ça:



Il m'a quitté sans vraiment me dire au revoir. Depuis, je ne le vois plus dans son jardin. Bizarre.
Dimanche 15 juin 2008
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Il n'est pas habituel de rencontrer, dans la Prairie, des personnages dépressifs. Il en est assez dans la littérature pour ne pas en rajouter ici.

Je me retrancherai donc derrière l'argument, assez faible, je le reconnais, qui consiste à noter que nous ne sommes plus vraiment dans la Prairie, puisque nous voyageons actuellement dans un train qui chemine à flanc de montagne, pour introduire notre personnage du jour, M. Pips, contrôleur du train dénommé "L'Express de Cimes", et, comme vous allez vous en apercevoir, homme fortement déprimé.

Sachez, pour prendre la mesure du trouble profond qui affecte son âme, que M. Pips fut, pendant près de 40 ans, membre de l'équipage du célèbrissime Orient Express. Engagé à 16 ans comme simple manutentionnaire, il n'est plus descendu du train mythique, gravissant peu à peu tous les échelons de la hiérarchie ferroviaire, pour terminer, à 55 ans passés, contrôleur en chef du Plus Fameux Train du Monde.

Sa présence à bord de "l'Express de Cimes" n'est donc pas une circonstance logique, au vu de sa brillante carrière.

Sachez d'ailleurs que M. Pips ne connaît pas plus que vous la raison qui a justifié son brutal changement d'affectation. Mis à part quelques mots prononcés par M. Stankov, le représentant de la Compagnie Orientale, qui était venu spécialement à la gare centrale de Moscou annoncer sa mutation à M. Pips , mots qui se résumaient à:

"Pips, on vous envoie sur un autre train. Vous commencez lundi." (on était samedi soir)

Mis à part ces mots, donc, M. Pips n'avait reçu aucune explication.

De là, vous comprendrez que notre homme a d'assez bonnes raisons pour traverser une période psychologiquement difficile.

Et lorsque vous saurez qu'en outre, après 13 mois de navigation à bord de "l'Express des Cimes", il n'a pas eu l'occasion de contrôler l'esquisse de l'ombre du moindre passager, vous aurez assez  d'éléments en votre possession pour établir:

- d'une part le caractère plus que justifié et compréhensible de la dépression de M. Pips

- d'autre part, les indices de la naissance d'un nouveau mystère (le 74ème en ces pages) qui prend forme avec cette dernière information, et dont nous pouvons supputer qu'il est beaucoup plus profond que ce qu'une première impression aurait pu nous laisser penser, car, s'il est surprenant, en soi, qu'un train circule si longtemps sans passager, s'il est étonnant par ailleurs que l'on ait affecté à ce train l'un des contrôleurs les plus émérites de la Compagnie, il est encore plus sidérant de se rappeler que nous avons aperçu, dans un précédent texte une figure connue qui semblait assise derrière la fenêtre givrée du Wagon n°7.

Et lorsque vous saurez qu'en plus de ce passager connu, le train emporte à son bord un autre personnage déjà aperçu dans la Prairie, mais que l'un, l'autre et le dernier (le dernier étant M. Pips, pour faciliter la compréhension) ignorent tou de leur mutuelles présences à bord, vous ne manquerez pas de demander urgemment la suite de cette histoire

Que malheureusement je ne pourrai vous livrer qu'après l'avoir inventée.

Si je l'invente.

Jeudi 12 juin 2008
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Pour la dix-neuvième fois, Hortense Dumoulin biffa la phrase qu'elle venait d'écrire sur la page soyeuse de son carnet. Elle tapota ses dents de l'embout de son stylo. puis repoussa la feuille en laissant s'échapper un léger soupir, posa le stylo et se leva pour aller s'accouder à la fenêtre.

L'air était doux et parfumé. Une mélodie diffuse, mélange de chants d'oiseaux et de brises dans les herbes flânait au dessus de la Prairie.

Tout poussait à la rêverie. Et pourtant, Hortense avait une mission, et elle ne souhaitait pas s'en détourner.

Elle revint donc à sa table, et, fronçant les sourcils, tordant le bout de son joli petit nez, elle entreprit de retrouver la concentration nécessaire pour écrire l'Histoire.

D'habitude, Hortense se débrouillait plutôt bien avec les Histoires. Elle aimait surtout les Histoires d'Amour Romantiques, avec Jeunes Filles et Princes Charmants. Elle n'avait pas son pareil pour organiser la rencontre d'amants que tout aurait pourtant du séparer: un astronaute et une spéléologue, ou alors un vieux japonais champion de go et une jeune américaine championne du 110m haies, ou encore une femme d'affaire ambitieuse et puissante et un pauvre artiste de rue.

Si elle aimait raconter des histoires, Hortense adorait encore plus en lire. Elle pouvait passer des jours et des nuits sans boire ni manger, absorbée dans la lecture d'une belle histoire.

Mais alors qu'elle n'écrivait que des Histoires d'Amour Romantiques, elle aimait beaucoup lire des Textes sur l'Amour. Pas simplement des Histoires d'Amour: des récits, des pensées, des méditations, des poèmes qui parlaient d'Amour. L'Amour était un sujet qui la passionnait. Peut être parcequ'elle n'avait jamais eu la chance d'aimer vraiment, ou d'être aimée. Il est comme ça, de part le monde, des hommes ou des femmes qui ont un cœur conçu pour l'Amour, mais qui, par un étrange caprice du destin, en sont à jamais privé. Personne ne peut alors imaginer leur tristesse. Non…personne..., à moins d'être soi-même privé d'amour.

 

Hortense avait donc en elle, pour combattre cette tristesse, une passion pour tout ce qui parlait d'Amour. Et particulièrement pour les beaux textes, les textes émouvants, les textes qui étaient si bien écrits que c'était comme si, en fermant les yeux, après, elle sentait là, contre sa joue, un visage, tendre, souriant, délicat…Les textes qui lui donnaient l'occasion de se sentir au Cœur de l'Amour.

 

Or, un des endroits où elle aimait plus que tout aller se réfugier, un des endroits où l'on pouvait lire les choses les plus émouvantes sur l'amour, cet endroit était maintenant fermé.

 

Pour une raison incompréhensible, une histoire de prise d'otage, une histoire de fin d'histoire.

 

Hortense n'aimait pas les prises d'otage, ni les fins d'histoires.

 

Elle savait donc ce qu'il lui fallait faire.

 

Ecrire la fin de cette histoire, et briser la malédiction. Depuis des jours elle essayait. Mais elle doutait d'elle-même. Elle ne se sentait pas à la hauteur. Parce que l'histoire en question n'était pas une de ses histoires habituelles, une Histoire d'Amour Romantique. Non, ç'était étrange, beaucoup plus complexe, profond, poétique.

 

Pourtant, à mesure que la nuit venait, ce soir, là, Hortense sentait qu'elle pouvait essayer d'écrire d'une façon nouvelle, pour poursuivre cette histoire. Elles posa quelques mots, doucement, un peu surprise. Puis d'autres vinrent, avec des tournures de phrases inhabituelles. Elle écrivait maintenant avec étonnement, et d'une manière très libre. Les mots coulaient, comme animés par leur vie propre. Et sous ses yeux, l'Histoire se déroulait, et cette Histoire était si belle qu'elle en eut les larmes aux yeux.

 

Tard, alors que la dernière étoile se diluait dans la clarté du jour naissant, elle mit un point final à l'Histoire. Puis elle la glissa dans une jolie enveloppe verte, et sortit dans la Prairie.

 

Elle sourit, en voyant, à quelques mètres, assise dans l'herbe verte et fraîche, la silhouette massive de l'Hippo-voyageur, qui semblait l'attendre.

 

Elle lui tendit l'enveloppe. "C'est pour Tiphaine, elle l'attend.."

 

L'Hippo disparu, mystérieusement.

 

Et Hortense resta là, dans la Prairie.

L'aube durait pour elle. Elle s'y sentit bien.

 

Lundi 9 juin 2008
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