Je parle rarement de moi directement, ici.
Mais j'ai ce texte, par devers moi depuis quelque temps, et j'ai envie de le publier. Le voici donc, un peu de ma vraie vie, qui ressemble à celle de la Prairie. Je dédicace ce texte à Rosa, qui
aimerait en savoir un peu plus. C'est chose faite. Je dédicace aussi ce texte à tous ceux qui ont eu, ou auront, à raconter des histoires à des enfants, le soir. Pour leur montrer qu'on n'a pas
forcément besoin de livre.
Hier soir, c’était histoire. Il était environ 22h, je contemplais le jardin, mon verre de Perrier frais à la main, et j’ai senti deux petits bouts se glisser dans l’ombre, dans une manœuvre
d’encerclement visiblement bien préparée. A ma gauche Marie, la plus grande, contemplatrice elle aussi, qui vient se serrer contre mon flanc gauche « ah ..mon papa… ». A ma droite,
Camille, volontaire et déterminée, qui vient se planter à mes côté, me fixe du regard et amorce un sourire dont je sais qu’il me sera fatal… « dis, papa, tu nous avais pas promis une
histoire pour ce soir… ? » A la fin de la phrase, la tête s’incline, et la bouche prend la forme d’une moue intéro-positive dont je vois mal comment me dépêtrer. Je bredouille un
« tu crois ? » suivi d’un « faut voir ..», puis d’un timide « je sais plus… » mais je sens rapidement que les troupes vont se révolter si je me
défile…Alors Ok, on, y va, mais brossage de dents d’abord. Les filles se téléportent dans la salle de bain, et je reste face à mon destin narratif…Quand je suis fatigué - ce qui est le cas -
j’aime bien préparer un peu avant de me jeter dans la cage aux lions. Je dresse donc rapidement l’inventaire de mes dernières créations…et là, je me souviens être resté sur un flop, une histoire
ratée, pas drôle, dans laquelle je m’étais embourbé méchamment. Du coup, j’ai la pression. Comme je suis planté sous le noyer, j’arrête mon choix sur une histoire d’écureuil, un noyer géant, les
noix qui disparaissent dans la nuit…. ça me semble un bon début…on verra bien pour la chute. J’arrive dans la chambre, mon public est assis sur les lits. Je lis dans leurs yeux que ça ne
plaisante pas. Avant que j’ai dit quoique ce soit, tout mon plan vole en éclat. C’est Camille qui s’y colle: « alors ce soir, on veut un histoire de dragons, un petit dragon, et il faut que
ce soit drôle, pas comme ton histoire des tortues (mon dernier flop…) » « oui, des dragons dit Marie, des gros dragons et un petit dragon gentil.. » . Bon. Je renvoie
l’écureuil dans le noyer, le noyer dans le jardin, et je convoque les Dragons. L’improvisation, c’est d’abord une affaire de technique et de sang froid. Je ne connais pas l’histoire, parce
qu’elle n’existe pas, elle n'est pas encore inventer. Elle doit émerger d'elle même, se créer en direct. La première étape, c’est donc de planter le décor. C’est fondamental : créer des
images qui vont appeler d’autres images, qui déclencheront à leur tour des idées. L’imaginaire, en tout cas le mien fonctionne comme ça. Ca permet aussi de gagner du temps : tu décris des
lieux, des personnages, donc tu es dans l’histoire, et pendant ce temps, tu cherches le scénario…Mais l’important, c’est de vivre ton histoire : si tu n’es pas dedans, ça ne peut pas
marcher. La première idée qui me vient à l’esprit, c’est une montagne. Haute, très haute…Rien que sur la montagne, je peux tenir un moment. Par exemple, la mienne, elle est magique (ah,
sans le mot magique, combien d’histoires n’auraient jamais vu le jour) : si on la regarde, on ne la voit pas. Par contre, dès qu’on tourne la tête, au moment ou elle sort de notre champ de
vision, on la voit, l’espace d’un clin d’œil. L’idée plaît. Sur leur lit, les filles s’essayent à ne-pas-voir/voir la montagne…c’est Camille qui finit par la voir en premier, puis Marie y arrive
aussi. Elle est haute, oui très haute, au moins dix fois l’Himalaya…Bon ça marche, pendant qu’elles se tordent le coup, j’ai pu construire un peu. Il y aura des Dragons, une assemblée de dragons
en haut de la montagne. Ce sera une séance d’Initiation, présidée par le vieux Rois des Dragons…Et notre petit Dragon sera soumis à une épreuve…Ca vient naturellement, c’est évident : il va
devoir cracher le feu pour la première fois, et devenir un vrai dragon. Je tiens la matière, mais il manque la surprise, la chute, le suspens, le moment drôle ou dramatique qui donne sens à
l’histoire. A ce stade je ne sais pas.. aucune idée. Alors j’avance. C’est comme ça, tu ne peux pas te poser et dire : minute, je réfléchis à la suite. Ca tu n’as pas le droit. Donc il
faut bouger, faire vivre ce petit univers, et provoquer l’idée. Le tout c’est d’avoir confiance. Donc papa et maman dragon préparent leur petit dragon pour l’épreuve. Tous les dragons se
rassemblent dans la grotte en haut de la montagne. Prendre son temps, décrire l’assemblée : les vieux dragons avec leur canne, leur binocles et leur barbiche, les jeunes tueurs de
chevaliers, les jolies dragonnes qui font les yeux de braise…Au passage, il faut mimer tout ça : le vieux dragon tremblotant et bégayant, le jeune rouleur de mécanique etc…C’est du conte et
du théâtre à la fois. Petit à petit ça prend corps, en même temps que ça prend dans mon corps…la chambre devient un grotte, on sent le soufre…Entre en scène le Rois des Dragons. Il arrive en
dernier, blanc, majestueux…Il est très vieux, plissé de partout, mais inspire le respect et la crainte, par sa taille, l’envergure de ses ailes, sa gueule
immense.
Je m'attarde sur ce rôle. J’en profite pour
faire peur.. je deviens le vieux dragon, je viens flairer les petites filles dans leur lit.. elles se cachent sous les draps et rigolant,
et en poussant des petits cris de terreur…C’est à ce moment là que me vient l’idée, celle qui va sauver l’histoire : le petit dragon devra cracher du feu devant le roi et tous les dragons,
mais bien sûr, il n’y arrivera pas…C’est toujours ça le ressort dramatique : l’épreuve, l’échec, et le retournement de situation. Pour ce dernier, je ne vois pas encore.. à défaut il
mangera du poivre, une grosse boîte de poivre et ça marchera (sur le coup, je pense, pas terrible le coup du poivre mais bon, c’est sécurisant d’avoir une idée). Reste plus qu’ a expliquer le
poivre. Cela viendra. Cela vient toujours. Il faut y croire. Avoir confiance. Pendant ce temps, l’histoire se déroule. Je suis en train de mimer le pauvre dragonnet crachant ses poumons sous
l’œil sévère du rois des Dragons. Ou plutôt, je ne mime pas, je Suis le dragonnet. Je suis par terre, dans un sifflement, je m’écroule, incapable de cracher du feu. Le Roi des Dragons s’apprête à
ouvrir sa grande gueule et à me carboniser (pas de pitié chez les dragons, les faibles sont sacrifiés au grand feu royal…c’est horrible, et justement, les filles sont tétanisées, et tous les
dragons se reculent dans la chambre, se plaquent contre les murs, car ça va exploser, le pauvre dragonnet et perdu) et là, brutalement, l’idée arrive, je me souviens, moi le petit dragon, de ce
paquet que ma mère a caché sous mon aile gauche, avant la cérémonie, je me souviens de ses paroles : si tu sens que tu es perdu, avale ce sachet …Alors le petit dragon extrait
discrètement le sachet et l’enfourne dans sa gueule.. et bien sûr, c’est du poivre. Des centaines de grains de poivre rouges comme le feu. Alors ça explose dans la gueule du petit dragon, il
souffre, bien sûr, il hurle en courant dans la chambre/grotte, et tout d’un coup, il tousse, hoquète, et crache du feu comme un vrai dragon qu’il est devenu…Joie des dragons, fierté du petit
dragon, joie des filles et du père…Il n’y a plus qu’à revenir en douceur dans la chambre, chasser les derniers dragons qui s’attardent, et réintégrer un corps de papa tout simple. Bisous,
« c’était bien », « trop rigolo » « ça faisait peur »…Une nouvelle fois la magie a pris…le dieu de l’inspiration ne m’a pas laissé tombé.
Comme à chaque fois, je suis épuisé, mais si heureux.