Chers visiteurs,
La Praire a enregistré, ces derniers temps, un nombre inhabituel de visites, qui trouvent leur origine dans une petite histoire de lapins et de carottes. Cette curiosité foisonnante, et les louanges parfois excessives de certains lect(rices)eurs quant à la capacité de cette histoire à rendre compte de la crise financière, m’amènent à sortir de ma réserve habituelle, pour m’adresser directement à vous, et tenir quelques propos sérieux.
Je m’en excuse par avance pour mes « fidèles », qui, je crois, apprécient habituellement que la Prairie soit un lieu où la réflexion s’incarne de manière légère et poétique, au travers de petites paraboles qui laissent le lecteur libre de suivre son chemin.
Mais la voie parabolique est parfois inadaptée, et en l’occurrence, elle nécessiterait un temps et un talent que je n’ai pas pour traiter du sujet qui suit. Je vais donc, pour une fois, m’en tenir à la ligne droite…Je m’excuse par avance pour la lourdeur, les imprécisions et le côté caricatural de mon exposé. Vous ferez le tri. Je vous fais confiance.
En écrivant une histoire de lapins et de carottes, je voulais illustrer le fait que la dorénavant fameuse « crise financière » révèle un phénomène majeur: la perte de contrôle des citoyens sur le système financier.
J’entends par perte de contrôle le fait que le système financier a produit une situation qui nous a échappée, de manière délirante et incontrôlable, produisant des effets catastrophiques, et ce alors qu’il a théoriquement pour objet de servir la collectivité.
Je voudrais ici préciser ce qui, à mon avis, est à l’origine de cette perte de contrôle, et en tirer quelques réflexions dont vous ferez ce que vous voudrez.
On entend beaucoup d’experts, de journalistes, de responsables incriminer le manque de régulation. La perte de contrôle serait due à une insuffisance des outils de régulation, ce qui a pour corollaire de laisser penser qu’il suffit de se doter des outils adéquats pour que tout puisse repartir sur des bases saines.
Il me semble malheureusement qu’il y a une erreur dans ce raisonnement qui se veut rassurant. Il confond l’effet et la cause. Si une voiture s’écrase contre un mur parce-que les freins n’ont pas marché, la bonne question à poser est « pourquoi les freins n’ont pas marché ? ».. C’est en répondant à cette question que l’on trouvera la cause de l’accident.
Dans le cas de la crise financière, le phénomène intéressant réside dans le fait que la dérégulation du système financier est la conséquence de la perte de contrôle des citoyens sur le système financier lui même.
C’est donc parce que les citoyens ont abandonné le champ du contrôle démocratique de la sphère financière, laissant faire la dérégulation, qu’ils ont « permis » l’accident. La crise n’est donc pas un simple dérèglement technique. Elle est le symptôme d’un phénomène beaucoup plus grave, qui touche au rapport entre démocratie et sphère financière.
Pour prendre conscience de l’ampleur de cette perte de contrôle, il suffit de mesurer le niveau de compréhension de tout un chacun de ce qu’est la sphère financière. Je l’affirme, sans beaucoup de risques de me tromper : il est horriblement faible. Les citoyens de cette planète, et je m’inclus dans cette ensemble, ne comprennent rien au système financier. Qu’ils soit simple consommateurs, ou experts. Tous ont perdu pied.
A ceux qui en douteraient, je propose un petit exercice : expliquez-moi d’ou vient l’argent des banques ? Plus précisément, lorsque vous allez demander à votre banquier de vous faire un prêt, et qu’il vous l’accorde, d’où provient l’argent qu’il vous donne ? Cette question semble innocente. Je pense que tout un chacun admettra que si l’on veut parler de la crise financière, on doit d’abord pouvoir répondre à cette question : puisque la crise trouve son origine dans le crédit immobilier, cela veut dire que de l’argent a été prêté en quantité importante à des gens qui ne peuvent pas le rembourser. Question, d’où venait cet argent ? dans quelle caisse a-t-il fait un trou ? A-t-il réellement fait un trou dans une caisse ? Et qui va le rembourser ?
Le problème, si vous commencez à réfléchir à cette question, c’est qu’elle ouvre la porte d’une étrange terra incognita
Rien ne valant l’expérience personnelle, je ne peux que vous inciter à mener votre enquête. Essayez de comprendre. Et je vous en conjure, même si vous êtes banquier, même si vous pensez savoir, ne répondez surtout pas trop vite. Faites quelques recherche sur internet, posez la question autour de vous, plongez vous dans les livres, prenez de la hauteur…vous verrez que cette interrogation simplissime est, de manière fascinante, la source de maintes visions contradictoires : vous trouverez des théories du complot global, des explications d’économistes qui se contredisent, qui contredisent elles des banquiers, des politiques etc Vous trouverez surtout beaucoup de confusion, de concepts difficiles à comprendre, de labyrinthes…. Pour ceux qui voudraient gagner du temps, je recommande ce fil de discussion, qui démontre de manière stupéfiante la difficulté qu’il y a à se faire une idée…
De ce petit voyage, vous ressortirez, comme moi, avec l’impression que quelque chose ne va pas. Comment est-ce possible que nous soyons aussi ignorants ?
Ce « quelque chose » qui ne va pas, je le traduis pour ma part de la façon suivante.
La monnaie est une création humaine historique. Sa nécessité ne va pas de soi. Elle n’a pas comme le ciel et la terre, une existence préalable à la société humaine. Elle a été « inventée » par l’homme, au fur et à mesure qu’il a eu besoin de commercer, et donc d’organiser la société dans laquelle il vit. Elle est un outil, au service d’un besoin de la société. Etant une création humaine, les conditions de son existence, donc le système qui la régule, que j’appelle par commodité, même si c’est imprécis, et je m’en excuse, le système financier, doivent traduire une vision politique.
Pourtant, ce système financier est devenu la clé de voûte d’un monde qui semble avoir échappé au projet collectif, et qui paraît imposer sa loi à la société des hommes, sous la forme d’une norme de développement standardisée des sociétés, qui formate les économies, et par conséquent, nos existences. Cette inversion de la causalité (le passage du « système financier outil des hommes » à « l’homme, instrument du système financier») est à mon sens, la source profonde de la crise en cours.
Si ce basculement a pu avoir lieu, c’est précisément, selon moi, parceque nous avons perdu cette compréhension du rôle de la finance dans l’organisation et le développement des sociétés, et que nous avons abandonné le système à ses excès, faute de le contrôler. C’est donc notre ignorance, consentie, qui aboutit à la faillite que nous vivons.
Nous avons pensé que la monnaie n’était qu’une affaire technique, un truc de banques centrales, d’inflation et de taux d’intérêts. Or la monnaie est centrale dans la conception politique de la société. De la façon dont on la régule découlent beaucoup de choses : la façon dont l’argent est mis au service des hommes va déterminer les valeurs de la société dans laquelle nous vivons.
Donc, s’il faut repenser le système financier, il faut commencer par répondre à cette question fondamentale : à quoi sert la monnaie ?
Pour cela, il faut traiter au préalable d'une autre question, beaucoup plus complexe encore : si l’on veut définir les conditions dans lesquelles la monnaie va servir notre projet collectif de vie en société, il faut se déterminer sur les principes autour desquels nous voulons faire société.
Nous touchons là à une question philosophique qui a été au cœur des débats de la philosophie politique jusqu’au XXème siècle, et qui a donné lieu à ces deux visions que sont le libéralisme et le socialisme. De manière très schématique, le libéralisme propose que la société soit organisée pour laisser la plus grande initiative au contrat, que l’individu souscrit librement, décidant ainsi de comment il organise sa vie. Le contrat est un acte privé, et il doit permettre à l'individu de s'occuper de sa santé, de son éducation, de sa retraite etc. L'Etat doit intervenir le moins possible. Alors que le socialisme, lui considère qu’il y a des biens collectifs (la santé, l’éducation, les services) qui doivent être gérés par la solidarité, l’Etat incarnant cette solidarité.
Ces deux visions ont une traduction très concrète en ce qui concerne l’argent : dans le libéralisme, l’argent va à celui qui crée de la richesse par son travail, et il décide de la façon dont il le dépense. Dans le socialisme, il faut collectiviser une partie des gains, l’impôt sert de moyen d’assurer la solidarité, et donc la redistribution de la richesse créée.
Il est donc évident que l’outil qui va permettre d’incarner cette valorisation de la richesse, la monnaie, est un instrument politique, dont l’utilisation va différer selon que l’on est en système individualiste ou collectif. On ne la réglementera pas de la même façon, et ces réglementations différentes induiront des systèmes financiers différents.
Or, avec l’échec du totalitarisme communiste, le libéralisme s’est peu à peu imposé comme la seule option économique praticable.
De ce fait, la majorité d’entre nous ont fait leur les principes du libéralisme, et ont avalisé le fait que la sphère économique relève de l'ordre privé, et qu'elle doit s’organiser de manière autonome autour du principe du du marché (rappelons que dans l’économie dirigée, c’est l’état, par la plannification, qui organise la sphère économique). Le marché est un fait incontestable, même si certains prétendrons le contraire. La pensée de gauche modérée a été forcée de l’intégrer dans ses fondements, et tente juste de le modérer. Nous vivons dans un monde où le collectif est de plus en plus réduit à sa portion congrue, et où les outils financiers se sont développés pour permettre d’accroître la rentabilité et la performance de l’investissement des acteur autonomes (particuliers, entreprises, banques, etc ) de la sphère privée.
La sphère financière s’est donc autonomisée par rapport au politique. Elle a progressivement échappé au contrôle citoyen, puisqu’elle relevait de la sphère privée. Ce basculement s’est opéré comme s’il obéissait à une logique inéluctable, l’autonomisation de la sphère financière étant nécessaire pour traduire le projet libéral, et sa complexification étant la conséquence de la recherche continue de la performance.
C’est dans ce mouvement que le citoyen a perdu pied, abdiquant toute velléité de contrôle, au motif qu’il n’y avait pas d’autre choix, puisque l’autre choix, l’économie dirigée, avait fait faillite avec le communisme soviétique.
Le libéralisme s’est donc mis en marche. Il est le moins mauvais des système. Il faut l’accepter et s’y adapter.
Pourtant, considérer que nous vivons dans un monde libéral pose un problème de fond.
En effet, si libéralisme signifie place à l’initiative, à l’innovation, à l’esprit d’entreprise, à la créativité (ce que l’on peut qualifier de libéralisme économique), il se fonde aussi, à la base, sur la primauté de la liberté individuelle, celle de M tout le monde. Le libéralisme n’est donc pas réductible au libéralisme économique, il intègre aussi le libéralisme politique, dont le projet est de veiller à préserver la liberté de l’individu.
Or notre monde actuel est pris en défaut par rapport à ce principe : la liberté individuelle n’est plus une donnée primordiale, l’exigence fondamentale qu’il faut rechercher. Elle a été abandonnée dans le projet libéral.
Au contraire même, elle devient un problème dont il faut s’affranchir pour que le système fonctionne.
En effet, le besoin de croissance, nécessaire à l’équilibre du système financier (vous aurez compris pourquoi si vous avez réfléchi à la question de la monnaie), suppose la stimulation ininterrompue de la consommation, qui est, comme chacun le répète à loisir, le moteur de la croissance. Le citoyen est donc prié de s’effacer, et de laisser place au consommateur.
Consommer est devenu une obligation, une contribution indispensable au fonctionnent de l’économie. Cette obligation a amené au nécessaire développement d’une industrie du conditionnement des comportements par les médias (presse, radio, télé) et par les nouvelles technologies (internet, téléphonie mobile). Il faut consommer, ou sinon, le système s’écroule.
L’homme ne doit plus être libre, il doit être à la mode, constamment, la mode étant le processus de création destruction continuel de richesse qui permet la croissance.
L’homme moderne ne peut pas être libre, car alors, il serait libre de rêver, de se promener, de dessiner, de chanter, d’aller à la pêche, de s’occuper de sa famille, de ses amis…bref, d’être poète. Or être poète, ce n’est pas consommer. C’est mauvais pour la croissance.
Il me semble que l’origine de ce
basculement est à rechercher dans le Fordisme, c’est à dire dans ce moment où l’ouvrier est devenu bicéphale : travailleur d’un côté, et consommateur de l’autre. Ford disait : je paie
plus mes ouvrier car ils achètent mes voitures. D’un certaine manière, cette conception porte en elle toute la dérive ultérieure. Car elle assigne au travail non pas la fonction de libérer
l’homme, mais celle de faire tourner la machine économique. De ce fait, l’homme n’a de choix que d’être esclave du système : il est contraint de travailler, mais aussi de se forcer à
consommer pour faite tourner le marché
D’où le paradoxe d’un monde soi-disant libéral, ou l’exercice de sa liberté est presque devenu un crime contre le système.
Cette régression de la liberté est une réalité démontrée quotidiennement : si tous les soirs, à la même heure, des millions de gens sensés penser et agir librement, s’asseyent tous devant leur télé pour regarder la même chose, cela ne peut être que parcequ’une force qui leur est bien supérieure les contraint à le faire. S’ils mangent la même chose, s’habillent de la même façon, et finissent par penser à l’unisson cela traduit bien, comme la fumée signale qu’il y a le feu, qu’ils n’exercent pas pleinement leur liberté de choix : aucune explication sensée ne peut de manière crédible laisser penser qu’ils exprimeraient leur liberté en choisissant délibérément de se ressembler.
Pour ma part, j’en arrive donc à la conclusion que, contrairement à une pensée répandue, le monde actuel n’est pas libéral. La sphère économique l’est devenue, mais la sphère humaine ne l’est pas. Au contraire.
La sphère humaine est asservie. Elle est au service de l’équilibre du système financier.
Ce qui m’amène à penser que nous sommes en germination avancée d’une nouvelle forme de totalitarisme, tout aussi effrayante que les formes précédentes, qui revêt les habits du libéralisme, mais en sape les fondements.
Un totalitarisme qui trouve sa source dans la domination de la sphère économique sur la sphère humaine. Un totalitarisme que nous avons organisé, auquel nous avons contribué, et qui maintenant nous échappe et nous domine.
Comprendre ce totalitarisme est une tâche difficile.
Il faut d’abord prendre conscience qu’il repose sur le renoncement des citoyens et sur l’abandon de la résistance individuel. Sur notre renoncement.
Nous acceptons la misère, les inégalités, la souffrance, l’humiliation, l’indignité dans laquelle vit la majorité, et, du coup, nous reconnaissons comme légitime la suprématie d’une minorité richissime, qui vit dans l’opulence et l’indécence. Nous avons renoncé à défendre les principes de la décence ordinaire, cher à George Orwell, pour y substituer l’acceptation d’un principe de vie plus moderne et plus efficace, que l’on peut résumer par «business is business », et qui, pour beaucoup semble la maxime fondatrice du libéralisme.
Nous l’avons fait parce que nous nous sommes trompé sur le libéralisme. Nous avons laissé se développer le libéralisme dans la sphère économique, en oubliant de penser notre liberté de citoyen. Et nous sommes en train de la perdre.
Pour la retrouver, il va nous falloir partir en guerre contre le totalitarisme de la sphère financière. Et pour cela, il va falloir que l’on revienne aux fondamentaux : comprendre comment marche le système. Donc le rôle de l’argent et de la monnaie et du système financier. Et le mettre à notre service.
Il faut nous réveiller. Et retrousser nos manches. Nous vivons peut être un moment historique. Ce temps devrait être politique, au sens noble du terme. Nous avons un motif pour travailler à changer de monde. Pour cela, il nous faut commencer par être plus intelligents. A nous d’avoir cette volonté.
A ceux qui se demandent comment ? quoi faire ? je propose une chose simple : réfléchissez, comprenez, et développez votre jugement dans un premier temps. Posez vous lucidement la question : dans quel type de société je veux vivre ? Quelles sont les conséquences sur la façon dont on doit utiliser l’argent dans cette société ? Ce ne sont pas des questions inutiles, ou des débats d’experts. C’est à votre portée. A notre portée.
Une fois que vous aurez les idées un peu claires là dessus, allez à la rencontre de ceux qui vous entourent, votre famille, vos amis, vos collègues. Et posez leur ces mêmes questions. Faites les réfléchir. C’est cela devenir politiques, c’est se dire que notre voix pèse, non pas simplement une fois tous les cinq ans dans l’urne, mais tous les jours, parce-qu’elle permet de nous exprimer, de convaincre, de faire bouger.
Bon courage.
Fin de la ligne droite. La Prairie retourne à la parabole (ouf !)
Quelques pistes de lectures, cependant, pour ceux qui veulent travailler ces questions :
Sur le libéralisme et les questions philosohiques
et politiques qu’il pose :
- « Cours familier de philosophie politique » de Pierre Manent, un ouvrage remarquable, une pensée lumineuse et très
pédagogique
'"L'empire du
moindre mal » et « Impasse Adam Smith » de JC Michéa. Michéa est, pour moi, le penseur le plus stimulant des rapports entre libéralisme et socialisme.
Sur l’économie, deux ouvrages opposés, mais dont
la lecture est riche:
- "39 leçons d’économie contemporaine", de Philippe Simonnot : un livre très accessible, qui fait le pont entre la philosophie politique et l’économie. Très pédagogique.
Plutôt libéral dans son approche
- "l’anti-manuel d’économie" de Bernard Marris, tome 1 : le contrepoids au précédent, et son complément. Bourré de références qui permettent
d'approfondir...
Sur le
totalitarisme
Vous pouvez vous lancer dans H.Harendt. Mais je crois que rien ne vaut la lecture d’Orwell, et notamment de 1984. Même si cet ouvrage est d’abord un critique
du totalitarisme communiste, les mécanismes qu’il décortique (notamment tout ce qui traite de la manipulation du langage, de l’histoire et des conscience) sont plus que jamais d’actualité. Et la
pensée d'Orwell est d'une puissance remarquable.
Deux blogs enfin , qui offrent une alternative à la pensée du journal de 20h
Le journal du MAUSS